La muse au cabaret, 1920· Propos de table
Les cigares du roy
À Adolphe Brisson.
Il paraît que c’est le roi Édouard.
Qui fume les meilleurs cigares.
Je lisais, l’autre jour,‖ un journal visigoth,Dans une tabagie,En tirant, sans succès,‖ sur un affreux mégotIssu de la Régie ;
Quand mes yeux tout à coup‖ tombèrent, par hasard,Sur trois ou quatre lignes,Desquelles il ressort‖ que fume seul ÉdouardDes cigares insignes.
Ils lui coûtent cent sols —‖ mettons quatre shillings,Pour la couleur locale —Ils peuvent, à ce prix,‖ n’être pas très vilains.Tels qu’on nous les signale.
Qu’en dites-vous, fumeurs ?‖ Je sais bien que le prixNe fait rien à l’affaire…Pourtant, même à cent sous,‖ on ignore à Paris,Le bon cigare à faire.
Or, tout en mâchonnant‖ mon mégot odieux,Plus que rudimentaire,Je me représentais‖ d’autant plus merveilleux,Ceux du roi d’Angleterre.
C’étaient des « partagas »‖, des « conchas » merveilleux,Interdits aux profanes,Et des « regalias »‖ perlés, dignes des Dieux,Fine fleur des Havanes.
Je les voyais assez‖ gros et longs, boudinésComme des doigts de carmes,Humides un petit,‖ noirs, au moins basanés,Et bagués à ses armes.
La tripe en est de choix‖ et non plus un déchet,Dans la cape étoffée ;La robe doit sortir,‖ tant elle a de cachet,D’un atelier de fée.
Que s’ils sont autrement,‖ il les garde pour lui,Je n’en ai nulle envie.J’aimerais mieux fumer‖ à partir d’aujourd’hui,Du chou, toute ma vie.
Et je voyais aussi‖ les esclaves soumisDes Cubas, des Florides,Dans les champs de tabac,‖ ainsi que des fourmis,Sous les zones torrides,
S’agiter nuit et jour,‖ et trier avec soinLes feuilles capitales,Et les mille travaux‖ et tout le tintouin,Jusqu’aux boîtes finales.
Ces boîtes débarquaient,‖ sans passer à l’octroi.Aux quais de la Tamise,Puis elles s’entassaient‖ tôt après chez le Roi,Dans l’armoire aux chemises.
J’ajoute qu’il‖ m’en donnait une, aimablement…La vision fut brève,Car je me retrouvai,‖ comme aujourd’hui, fumantUn bon cigare — en rêve !
Et je me consolai.‖ Sont-ils si bons que ça,Les cigares qu’il fume,Après tout ? Là dessus‖ qui donc se prononça ?Un simple « gens de plume ».
Un roi peut être un roi‖ superbe de tout point,Un César des plus rares,Et faire le bonheur‖ de son peuple, et ne pointS’y connaître en cigares.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Hexasyllabes et alexandrins (30 de 6, 30 de 12)· profil 6, 6=6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a visigoth / mégot masculine, classiqueb tabagie / Régie féminine, classiquea hasard / Édouard masculine, classiqueb lignes / insignes féminine, classiquea shillings / vilains masculine, classiqueb locale / signale féminine, classiquea prix / Paris masculine, classiqueb l’affaire / faire féminine, classiquea odieux / merveilleux masculine, classiqueb rudimentaire / d’Angleterre féminine, classiquea merveilleux / Dieux masculine, classiqueb profanes / Havanes féminine, classiquea boudinés / basanés masculine, classiqueb carmes / armes féminine, classiquea déchet / cachet masculine, classiqueb étoffée / fée féminine, classiquea lui / d’aujourd’hui masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea soumis / fourmis masculine, classiqueb Florides / torrides féminine, classiquea soin / tintouin masculine, classiqueb capitales / finales féminine, classiquea l’octroi / Roi masculine, classiqueb Tamise / chemises féminine, non classiquea aimablement / fumant masculine, classiqueb brève / rêve féminine, classiquea ça / prononça masculine, classiqueb fume / plume féminine, classiquea point masculine, classiqueb rares / cigares féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources