La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Les deux trottoirs
À Gustave Babin.
Les marchands de vins songent
à se mettre en grève, M. Cochery
parlant d’augmenter leurs impôts.
Depuis qu’à travers la Grand’VilleJe vais musant et badaudant,Y semant mon cheveu, ma dent,Ainsi que ma liste civile ;
Je m’étais toujours demandéPourquoi tel trottoir d’une rueVoit se presser la foule drue,Tandis l’autre est moins fréquenté ?
Vous l’avez comme moi, sans doute,Mainte et mainte fois remarqué ;L’un est nombreux, animé, gai,L’autre est morne comme une route.
Sur celui-ci vous trouverezLa moitié moins d’espèce humaine,On ne sait quel diable la mène…Les gens y passent affairés.
Sur celui-là, plus sympathique,Faut croire — on se tient volontiers,On y flâne des jours entiers,On s’arrête à chaque boutique.
À toute heure, et dès le matin,Vous y constatez la présenceDe figures de connaissance…Enfin, il est un fait certain,
C’est cette absurde préférenceDe la foule pour un trottoir.Je ne pouvais pas concevoirD’où venait cette incohérence.
Les deux trottoirs ne sont-ils pasD’une rue — à peu près semblables ?Aussi longs, aussi confortables ?Et propres aux mêmes ébats ?
Que leur ligne soit courbe ou droite,Tous les deux ne tendent-ils pointAu même but, au même point ?À moins que mon esprit ne boite ?
Et voilà que ces jours derniers,Je fus illuminé d’emblée,En assistant à l’assembléeDe ces messieurs les taverniers.
Sachez donc, ô ministre austère,Qu’un trottoir est plus pratiqué,S’il est plus que l’autre flanquéDe bistros. C’est tout le mystère.
En doutez-vous ? Allez-y voir,Et vous en conviendrez vous-même.Maintenant, un autre problème :La question est de savoir
Si l’un n’a que fort peu de monde,À cause du peu de bistros,Ou s’il y a peu de bistros,Parce qu’on y voit peu de monde ?
Je penche pour le premier cas,Qui me paraît le plus logique.C’est même la raison uniqueQui fait que je n’y passe pas.
Que ces messieurs ferment boutiqueÀ seule fin de protesterContre cet impôt tyranniqueDont Cochery veut les doter ;
Si tel trottoir dans l’instant même,N’est pas d’autant plus désertéQu’il était hier plus fréquenté,Je veux bien tomber d’un cinquième !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abba] 1[abbab] 1[aa] 1[abaab] 1[abab]
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 13 quatrains, 2 quintils, 1 distique
- Mots à la rime
- a Grand’Ville / civile féminine, classiqueb badaudant / dent masculine, classiquea demandé / fréquenté masculine, classiqueb rue / drue féminine, classiquea doute / route féminine, classiqueb remarqué / gai / trouverez masculine, équivalenteb humaine / mène féminine, non classiquec affairés / volontiers / entiers masculine, classiquea sympathique / boutique féminine, classiquea matin / certain masculine, classiqueb présence / connaissance féminine, classiquea préférence / incohérence féminine, classiqueb trottoir / concevoir masculine, classiquea pas / ébats masculine, classiqueb semblables / confortables féminine, classiquea droite / boite féminine, classiqueb point masculine, classiquea derniers / taverniers masculine, classiqueb d’emblée / l’assemblée féminine, classiquea austère / mystère féminine, classiqueb pratiqué / flanqué masculine, classiquea voir / savoir masculine, classiqueb vous-même / problème féminine, classiquea monde féminine, classiqueb bistros masculine, classiquea cas / pas masculine, classiqueb logique / unique féminine, classiquea boutique / tyrannique féminine, classiqueb protester / doter masculine, classiquea même / cinquième féminine, classiqueb déserté / fréquenté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources