La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Les poires du Luxembourg
Là-bas, dans un coin solitaireDu Luxembourg, est un vergerSympathique, plein de mystère,Où je vais quelquefois songer.
Là, le brave soleil se joueSur des poires lourdes de jus,Sur des pommes aux grosses joues.Ah ! que souvent le désir j’eus
De mordre à leurs chairs admirables,Qui provoquent l’œil et la dent,Lorsque des gardiens exécrablesM’en dissuadaient à l’instant.
Ils sont entourés de grillages,(Je parle des fruits) de papier…Pour que les guêpes, les oragesNe puissent les estropier.
De plus, des jardiniers farouches,Du matin au soir embusqués,Vont épiant tous regards louchesEt tous gestes un peu risqués.
Mais vous voudriez bien connaîtreOù vont ces fruits quand ils sont mûrs ?On les laisse pourrir peut-être,Le long des espaliers, des murs ?…
Pas du tout… Qu’est-ce qu’ils deviennentAlors ? Vous plaît-il d’y songer ?Ces superbes fruits qui contiennentAutant à boire qu’à manger.
Vous croyez, ô contribuables !Sans vous fatiguer à chercher,Qu’on les donne à de pauvres diablesQui n’ont jamais rien à mâcher…
Ou même, que la République,Farce à ses heures volontiers,S’en sert pour flanquer la coliqueAux enfants des humbles quartiers…
Ce serait trop beau ! Mais sans doute,C’est à quoi l’on pense d’abord.Et bien, c’est faire fausse route.Ces fruits ont un tout autre sort.
Ils vont chez de grands dignitaires,Étant nommément destinésÀ ces messieurs des ministères,Aux fins d’égayer leurs dîners.
Ces « duchesses » et ces « calvilles »Sont pour ces rongeurs, ces lapins ;Quant à nous, multitudes viles,Ils nous repassent les pépins.
Et pourtant, avec la galette,Sotte France ! que tu leur sers,Ils pourraient, sans faire de dettes,Se payer des fameux desserts.
Las ! nous raisonnons, pauvres hommes.Trop vite — c’est notre défaut.Ce sont précisément ces pommes,Ce sont ces poires, qu’il leur faut !
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a solitaire / mystère féminine, classiqueb verger / songer masculine, classiquea joue / joues féminine, non classiqueb jus / j’eus masculine, classiquea admirables / exécrables féminine, classiqueb dent / l’instant masculine, classiquea grillages / orages féminine, classiqueb papier / estropier masculine, classiquea farouches / louches féminine, classiqueb embusqués / risqués masculine, classiquea connaître / peut-être féminine, classiqueb mûrs / murs masculine, classiquea deviennent / contiennent féminine, classiqueb songer / manger masculine, classiquea contribuables / diables féminine, classiqueb chercher / mâcher masculine, classiquea République / colique féminine, classiqueb volontiers / quartiers masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb d’abord / sort masculine, classiquea dignitaires / ministères féminine, classiqueb destinés / dîners masculine, classiquea calvilles / viles féminine, classiqueb lapins / pépins masculine, classiquea galette / dettes féminine, non classiqueb sers / desserts masculine, classiquea hommes / pommes féminine, classiqueb défaut / faut masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources