La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Qu’est-ce que tu fais cette année ?…
Ce jour de l’an, un camaradeQue je n’attendais du tout point,Vint me régaler d’une aubade,Et me dire à brûle-pourpoint :
« — Qu’est-ce que tu fais cette année ? »Sur le même ton qu’il m’eût dit :Quel est l’emploi de ta journée ?Ah ! la canaille ! le bandit !
Puis, réfléchissant qu’une annéeEst, hélas ! sans nulle merci,Presque aussitôt morte que née,Je lui répondis donc : « Voici :
Bien entendu, ma vieille branche,Nous laissons de côté Janvier,Qui n’est guère qu’un long dimanche.Je commence par Février.
Or, en Février, j’ai la flemme.Je ne saurais rien combiner,C’est un mois trop court. On n’a mêmePas le temps de se retourner.
En mars, si je bouge d’un pouce,C’est bien par curiosité ;Je vais voir si la feuille pousseÀ l’arbre de la Liberté.
Mais quoi ! tous les ans, je constateQu’il n’est toujours qu’un échalas.En Avril, mon Dieu !… je me tâteEt j’attends les premiers lilas
De Mai. L’âpre désir me gagne,Alors, de fuir loin de Paris,Et de distraire à la campagneSi j’ose dire… mes esprits.
À ces fins, en juin, je consulteL’Indicateur, lequel, pour moi,Est comme une science occulte.J’y renonce, et je me tiens coi.
En Juillet, si le soleil brille,Avec tout un peuple fringant,Je vais reprendre la Bastille…C’est mon mois le plus fatigant.
Si bien qu’en Août, mon petit père,Je bois, et j’y suis bien forcé.Faut-il pas que je récupèreSang et sueur que j’ai versés ?
En Septembre ?… voyons… que fais-je ?…Je ne puis pas me rappeler.Mais sois sûr que, comme au collège,Je ne dois guère me fouler.
En Octobre, encore qu’en panneAu sein de mon appartement,Comme le vulgaire profane,Je rentre officiellement.
En Novembre, mois triste et blême,Afin d’honorer mieux les morts,Ne voulant pas poser moi-mêmePour un être vivant, je dors.
Et, pendant le mois de Décembre,À l’instar de Chose et Machin,Je fais, ce qu’ils font à la Chambre,De beaux projets pour l’an prochain. »
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a camarade / aubade féminine, classiqueb point / brûle-pourpoint masculine, classiquea année / journée féminine, classiqueb dit / bandit masculine, classiquea année / née féminine, classiqueb merci / Voici masculine, classiquea branche / dimanche féminine, classiqueb Janvier / Février masculine, classiquea flemme / même féminine, classiqueb combiner / retourner masculine, classiquea pouce / pousse féminine, classiqueb curiosité / Liberté masculine, classiquea constate / tâte féminine, classiqueb échalas / lilas masculine, classiquea gagne / campagne féminine, classiqueb Paris / esprits masculine, classiquea consulte / occulte féminine, classiqueb moi / coi masculine, classiquea brille / Bastille féminine, classiqueb fringant / fatigant masculine, classiquea père / récupère féminine, classiqueb forcé / versés masculine, non classiquea fais-je / collège féminine, classiqueb rappeler / fouler masculine, classiquea panne / profane féminine, classiqueb appartement / officiellement masculine, classiquea blême / moi-même féminine, classiqueb morts / dors masculine, classiquea Décembre / Chambre féminine, classiqueb Machin / prochain masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources