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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Septième partie Toute la lyre

La vérité en marche

Raoul Ponchon· 78 vers

Air du Juif Errant,

Déplorons à la rondeLe sort imméritéDe cette vagabonde,Qu’on nomme Vérité.Mourir pour la patrieEst plus cligne d’envie.

Des vieillards de BruxellesL’ayant vue en BrabantTémoignèrent du zèlePour cette pauvre enfant.Jamais ils n’avaient vuCe visage inconnu.

A sa légère miseQui consistait plutôtEn manque de chemise,Ils s’aperçurent tôtQue la jeune ingénueVoyageait toute nue.

Un d’eux lui dit : « MadameVenez chez le bistroY ranimer votre âmeD’un verre de faro.D’abord asseyez-vousPour être moins debout.

— Vous êtes bien honnêteJe boirais volontiers,Mais depuis cette EnquêteJamais je ne m’assieds.Ma seule fonctionEst l’ambulation.

— Que si je suis bon jugeVous ne me semblez pasRemonter au Déluge.Pour moi du haut en basVous paraissez au plusDix-sept ans révolus.

— L’apparence vous trompe.Ou bien vous me flattezCar par siècle je compteMes printemps, mes étés,Mais je me porte bienEt rien ne me peut rien.

Certes, je suis fluetteEt n’ai pas d’embonpointCar je vends des lorgnettesQu’on ne m’achète point.Mais je suis vieille, allez,Comme Mathieu Salé !

— N’êtes-vous point, mignonne,En votre nuditéCette jeune personneQu’on nomme Vérité ?..— Oui, c’est moi, mes amis,Oui, c’est moi qui la suis.

— Dites-moi donc, de grâce,Et vous nous comblerezD’où vient cette disgrâce,Et pourquoi vous errez ?Vous habitez un puits,Ce me semble à Paris ?

— J’y faisais même un sommeDans mon puits, sans mentir,Quand un grand diable d’hommeM’ordonna d’en sortirEt de marcher toujoursLa nuit comme le jour.

Et~depuis lors, je marche,Je franchis mers, torrents,Comme ce patriarcheAppelé Juif Errant.Il m’a jeté un sortCela se voit d’abord.

Là dessus je vous laisse.Merci bien, chers vieillards,Pour tant de politesseMais je suis en retard :Songez donc que demainJe dois être au Tonkin. »

1899

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources