La muse vagabonde, 1876‑1924· Septième partie Toute la lyre
Noël
Or la Vierge MarieEt Joseph son épouxSont arrivés chez nousD’Égypte leur patrie.Les voilà dans ParisCombien las et meurtris !
Vont à l’hôtellerie :Sommes de pauvres gensSans logis, sans argent,Mais, Monsieur, je vous prie,Logez-nous, par pitié,Par humaine amitié !
— Hors d’ici, misérables,Répond cet inhumain,Couchez sur le chemin,Allez à tous les diables ;Ceux qui n’ont pas le sou,Pour moi sont des filous.
Vont sonner ru’LafitteChez un nommé Rothschild,Un marchand richissildQui, tous les jours profite,Et qui possède encorDes tas d’argent en or.
— Accorde-nous de grâceUn petit logementPour la nuit seulement,Une petite placeN’importe où, dans un coin,Sur des bottes de foin.
— Chez moi, je le déclare,Il n’y a pas de coin.Et pour quant à mon foin,Dit cet homme barbare,Il est pour mon besoin ;Allez crever plus loin.
Vont chez un autre richeEt ce riche leur dit :— Que voulez-vous, bandits ?Les pauvres ? je m’en fiche !Un second leur dit : bran,Et un troisième autant.
Vont à la PrésidenceOù notre roi ZimirFait son petit dormir,Encore qu’il ne danse.A peine ont-ils sonnéQue l’on leur rit au nez :
— En voilà des artistes !Vous nous avez tout l’airD’être des chiens d’enferSinon des anarchistes.Allons, fichez le camp,Ou l’on vous fout dedans !
S’en vont à l’AssistanceQui, comme on le sait bien,Jamais n’assiste rien.Lui disent : — AssistanceVeuillez nous assisterSi c’est votre métier.
Leur répond l’Assistance :— Avez-vous des papiers ?Non ? eh bien, pauvres pieds,Sans papiers ni finance,Faut aller vous coucher,Faut en aller chercher.
— Hélas, ma chère femme,Dit le brave JosephEn secouant le chef,On est donc des sans-âme,Des sans-cœur aujourd’hui ?Il faut croire que oui.
S’en vont hors de la villeEt rencontrent bientôtUn petit cafourniau,Une masure vile,Par un pâtre habitéL’hiver comme l’été.
Cet homme charitableDès qu’il les aperçoitLeur dit : « Je vous reçois,Entrez dans mon étable.Nous y logeons tous trois,Mon bœuf, mon âne et moi.
Mon Dieu, j’ai peu de choseA vous offrir, hélas !Que vous paraissez las !Dit es-moi donc la cause.Mais chauffez-vous d’abord,Il fait si froid dehors !
La Vierge maternelleAlors dans ce taudisTout à coup resplenditDu Dieu qui est en elle,Ainsi fait le cristalPlein du jus automnal.
Ce fut bien autre choseLors crue ce petit dieuTout à trac, au milieuDe l’étable, et tout rose,Vint à s’épanouirEt se mit à vagir ;
Et que le bœuf et l’âne,Joseph et le bergerJusqu’à s’égosillerA qui mieux mieux hosannent :Gloire à Dieu dans le ciel,Noël, Noël, Noël !
1894
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources