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La lyre héroïque et dolente, 1897· De sable et d’or· L’errante

L’errante

Pierre Quillard· strophes variées, alexandrins, 183 vers

I nunc ad hostem, at in perpetuum mea

De sable et d’or.

L’HOMME songe dans le soir somptueux et morne ; à la balustrade croulante de la vieille demeure, il s’est accoudé solitairement et ses yeux, qui depuis des mois et des années n’ont plus reflété que les choses silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s’étager les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et s’évanouissent comme des fumées.

Ici le roc que nul printemps n’a paré, cime triste abreuvée jadis par le sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de sacrifices, cime cruelle où les roses d’Avril n’ont jamais souri, où les sources n’ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au vieillard qui les emporte, quand vient l’automne.

L’HOMME songe dans le soir somptueux et morne ; tandis que le ciel flamboie d’une plus rouge gloire et que l’or insultant les ténèbres enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s’effondrent et l’âme déserte est envahie par un tumulte de chevauchée ; tourbillons de fer, gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières confondues, la horde passe dans sa pensée.

Et l’HOMME se détourne du spectacle éclatant ; ailleurs la terrasse est interrompue : les pesantes eaux d’un lac sans fond baignent de leur horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l’abîme. Maintenant l’HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d’ombre monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.

L’homme

Nuit moins sinistre que‖ le soir, ô nuit rebelleA mon désir, tu n'es‖ pas l'ombre que j'appelleEt trop d'astres encor‖ m'offusquent de clartéPour que je boive en toi‖ les coupes du Léthé.

Autrefois, j'ai vécu‖ derrière les muraillesDes villes ; je connais‖ les brèves funéraillesDe toute joie et vers‖ la cime et vers la tour,Pour le muet exil‖ que je veux sans retour,J'ai fui l'âcre parfum‖ des roses effeuillées.

Lorsque je suis venu,‖ les portes verrouilléesPleuraient plaintivement‖ comme des chiens meurtris,Et j'oubliais le monde‖ et méprisais leurs cris :Mais la pierre me parle‖ ainsi qu'une vivanteMaintenant, et flambeau‖ d'angoisse et d'épouvante,Dans mon cœur las‖ du crépuscule rouge et noir,Chaque étoile qui monte‖ allume un triste espoir.

Eaux bienheureuses, vos‖ paupières sont voilées :Aucun rêve de ciel‖ et d'algues emmêléesN'ondule dans le calme‖ abîme ; nul refletDes jours antérieurs‖ où l'aube étincelaitSur votre moire alors‖ juvénile et chantanteNe se réveille en vous‖ par la nuit éclatanteAvec le souvenir‖ d'un antique soleil.Eaux bienheureuses, vous‖ dormez du vrai sommeil.Vous les pâles, vous les‖ froides et les obscures,Vous les mortes.

J’attends les suprêmes augures,Les cygnes éternels‖ ouvrant leur vol sacré,Et l'heure, enfin‖ libératrice, où je serai,Eaux bienheureuses, lac‖ de nuit, lac de silence,Digne de votre accueil‖ et de votre clémence.

Ainsi le solitaire invoque les ondes fatidiques. Mais pendant qu’il parle, les étoiles plus nombreuses ruissellent sur les pentes abruptes et l’ERRANTE est survenue ; ses haillons brochés d’or illusoire par les astres dénoncent les routes hostiles, les morsures du vent, peut-être l’agression de mains brutales. Furtive elle s’est assise sur les marches disjointes et l’HOMME tout à coup se trouve face à face avec elle.

L’homme

Va-t'en. Que me veux-tu,‖ larve ou fantôme humain,Dont le pas sacrilège‖ usurpe mon chemin :J'ignore quel passé‖ funéraire t'escorteEt me barre avec toi‖ la route de la porte,Ou si ta robe aux plis‖ ténébreux de son deuilRecèle un étendard‖ de victoire et d'orgueil,

Mais qu'importe ? tu viens‖ des carrefours vulgaires,Et tendresse, douleur,‖ pourpre illustre des guerres,Clameurs des foules‖ furieuses, bruit des pas,Gestes des suppliants,‖ monde, je ne veux pas,Quand je me penche enfin‖ vers l'ombre sans aurore,Qu'un souvenir des jours‖ anciens attente encoreA mon âme recluse‖ et mûre pour la nuit.Va-t’en.

L’errante

Je suis venue où le soir me conduit,Par le soleil ou par‖ la pluie aux larges gouttes,Après des routes et‖ des routes et des routes.Quand je suivais la mer‖ aux heures de refluxLe sable de la grève‖ a brûlé mes pieds nus ;Et ma chair a saigné‖ de toutes les épinesA travers les fourrés,‖ les ronces des ravinesEt les ajoncs aux rudes‖ marges des marais.Mais partout, aussitôt‖ que la terre où j'erraisPortait empreinte sur‖ l'argile ou sur l'arèneLa trace des vivants,‖ j'ai fui. Je sais la haineDont ils poursuivent la‖ passante et sur mes yeuxOnt pesé trop souvent‖ leurs poings injurieuxPour que je m'aventure‖ ayant vu leurs foulées.

Seuls parfois les palais‖ des villes écrouléesSous leurs porches déchus‖ fraternels à mon sortM'ont offert un sommeil‖ puissant comme la mort.La solitude ment‖ où tu viens d'apparaître ;L'asile de repos‖ que je croyais sans maîtreAbrite hélas ! ton âme‖ fauve de vivant :Je quitterai le seuil‖ et le toit décevantOù ton deuil autre que‖ mon deuil se cache et pleureL’ombre immense est hospitalière.

L’homme

Non, demeure,Puisque la volonté‖ de ton sort et du soirA mené tes pieds las‖ vers le morne manoirEt vers l'hôte imprévu‖ dressé devant ta faceEn qui ta voix a fait‖ s'épanouir, vivace,Une fleur de jadis‖ aux pistils oubliés.J'y consens : ô soleils‖ abolis, flamboyezEncore, surgissez‖ dans ma sombre mémoireEn aube de suprême‖ et cinéraire gloireAvant que cette chair‖ s'engloutisse à jamais ;Et toi, dolente‖ ombre d'une ombre que j'aimaisEt qui m'a refusé‖ ses lèvres mensongères,Toi qui dormis sous des‖ étoiles étrangèresDes sommeils flagellés‖ par l'âpre fouet du vent,Entre sans peur avec‖ un sourire d'enfantEt l'ingénuité‖ d'une âme puérileDans la vieille maison‖ où le hasard t'exile.

L’errante

Je ne sais même pas‖ ce qu'on nomme les ans,Ni combien de matins,‖ combien de jours pesantsOnt écrasé l'errante‖ amère et résignée,Homme, ni quelles eaux‖ lustrales l'ont baignéeOù le secret des dieux‖ demeure enseveli,Quelles eaux de pitié,‖ de refuge et d'oubli,Emportant dans le cours‖ pacifique des fleuvesTout un faix dilué‖ de souffrance et d'épreuves.

A peine un souvenir‖ obscur survit en moi,Heure d'angoisse,‖ heure de détresse et d'effroiQui m'a fait tressaillir‖ d'une crainte ignorée :Des reîtres ont voulu‖ m'entraîner, à l'oréeDe la forêt ; j'ai fui‖ leurs lèvres et leurs mains,Éperdue, à travers‖ les rochers sans chemins,Et je frissonne encor‖ de l'étreinte éludéeJadis, quand mon horreur‖ de vierge dénudéeÉcoutait survenir‖ l'approche des pas lourds.

Cependant par des soirs,‖ solitaires toujours,J'ai miré mon visage‖ au miroir des fontainesEt tendu vers mon front‖ des lèvres incertainesDont la source perfide‖ a glacé le désir ;Et l'ombre s'effaça‖ que j'ai voulu saisir,Comme un pâle soleil‖ qui sombre au flot nocturne,Sans avoir accueilli‖ mon baiser taciturne.

Mais voici que ta voix‖ grave qui m'effrayaitParle plus doucement‖ à mon cœur inquietEt qu'après les assauts‖ de la tempête rudeDes astres bienveillants‖ dorent la solitude.Donc j’entrerai sans peur dans la maison.

Salut,Seuil, et que les haillons‖ du passé révoluS'envolent de ma chair‖ au vent qui les emporteAinsi qu'un vain linceul‖ d'où jaillit une mortePour renaître en splendeur‖ de soleil exalté,Belle de sa jeunesse‖ et de sa nudité.

Ii. de gueules.

Dans la mélancolique demeure où les murs s’émerveillaient de sa beauté, saluée par les figures amies des lices, irradiant l’eau ternie des miroirs, l’ERRANTE est entrée blanche et nue.

Elle n’a point refusé ses lèvres et les rouges floraisons de la joie ont fleuri impérieusement, par la vibrante offrande de son corps à l’HOMME éveillé d’un long rêve.

Il a plongé dans les coffrets de bronze ses mains fiévreuses et prodigues, et l’armure d’or et les brocarts et les gemmes et le glaive ont échappé aux chaînes noires des ténèbres.

Sur les seins et sur les épaules de l’ERRANTE, tous les trésors enfouis dans le sépulcre du silence depuis des siècles, des ans et des jours, resplendissent avec l’aurore.

Au seuil matinal de la porte, elle se dresse en sa robe de pourpre qui recèle sous le sang figé de la soie, avec la cotte de mailles, l’irréprochable acier du glaive.

Pensive, elle s’est retournée vers l’HOMME qui fait un geste d’adieu, et comme hésitante et retenue par la puissance d’une main invisible, elle tarde à franchir le seuil.

L’errante

Je le sais : mon destin‖ m'entraîne et tu le veux,J'irai. Je dois offrir‖ aux chocs tumultueuxDès le premier appel‖ de l'aube avant-courrièreMa poitrine héroïque‖ et libre de guerrière ;Et mon poing brandira‖ le glaive désormais.Je le sais : mais l'exil‖ sombre où tu t'enfermaisS'illumine pour toi‖ de ma chair apparue,Et radieuse encor,‖ même absente, j'obstrueLes portes de la nuit‖ que tu heurtais déjà.Ami, dont ma venue‖ importune outrageaLe manoir de silence‖ et d'ombre inviolée,Pardonne, pour ton deuil‖ de solitude emblée,A l'Errante qui part,‖ chaude de tes baisers.

L’homme

Va : le soleil bondit‖ dans les cieux embrasés ;C'est l'heure, il faut franchir‖ le seuil et vers les villesTe ruer en clamant‖ aux oreilles servilesTout ce que les tombeaux‖ t'ont livré de secrets.

Viens et regarde : là‖ de houleuses forêtsOù les pasteurs de porcs‖ se vautrent dans les bauges ;Puis des plaines, rumeurs‖ des blés, parfum des sauges,Et les paysans nus‖ courbés sous les sillonsA jamais ; et plus loin‖ des foules en haillons,Troupeaux lâches que tu‖ mueras en fauves hardes,Tournent vers le palais‖ des prunelles hagardesEt des poings décharnés‖ par l'immuable faimSans que la torche encor‖ s'enflamme dans leur main.

Ce qui fut moi naguère‖ et richesse stérileEt dépouille des temps‖ silencieux rutileAutour de ton front jeune‖ et de tes seins altiers :Voici venir un vol‖ de cygnes éployés,Le vol tardif et sûr‖ des prophétiques ailesQui m'invite au sommeil‖ des ondes éternelles.

Va : la chair que la mort‖ heureuse requéraitS'évanouit parmi‖ les choses, sans regret,Maintenant que tu m'as‖ affranchi de moi-mêmeEt que tu peux, maîtresse‖ enfin du double emblème,Descendre vers les serfs‖ de la glèbe et des mursEt, selon le vouloir‖ des trois monstres obscurs,Tendre le rameau d'or‖ ou férir de l'épée.

L’HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne palpite aucune lueur. L’ERRANTE contemple longuement le lac d’ombre monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude chante les batailles futures.

L’errante

Homme, revis en moi.‖ Dans ma dextre crispéeJe serre puissamment‖ le pommeau froid du glaiveEt si le monstre ancien‖ se rebelle et se lève,Je rougirai le sol‖ de sa tête coupée,

Moi, celle qui connaît‖ les suprêmes parolesEt toute la douleur‖ avec toute la joie ;Je chasserai le loup‖ et l'hyène de proieEt je veux emporter‖ les royales corolles

Que les dragons jaloux‖ gardaient des mains humaines :Afin que le parfum‖ des roses inconnues,Épars farouchement‖ sous la voûte des nues,Suscite dans les cœurs‖ les désirs et les haines,

Je viens à vous,‖ frères penchés sur les emblaves,Attelés à la meule‖ au fond de l'ergastule ;Mon verbe lacérant‖ l'antique crépusculeSouffle une âme de pourpre‖ à vos âmes d'esclaves ;

Redressez-vous ; sarclez‖ les herbes parasites :Lancez contre le ciel‖ les pierres de vos geôles,Et que les murs vaincus‖ par vos fortes épaulesVous ouvrent le jardin‖ des terres interdites

Où, plus belles, des fleurs‖ de rêve vont écloreEn butin triomphal‖ pour les races vengées,Tandis que le sang vil‖ des bêtes égorgéesSe mêle par mon glaive‖ au sang pur de l'aurore.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
77[aa] 1[aabba] 5[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a rebelle / j'appelle féminine, classiqueb clarté / Léthé masculine, classiquea murailles / funérailles féminine, classiqueb tour / retour masculine, classiquec effeuillées / verrouillées féminine, classiqueb meurtris / cris masculine, classiquec vivante / d'épouvante féminine, classiqued noir / espoir masculine, classiquea voilées / emmêlées féminine, classiqueb reflet / étincelait masculine, classiquec chantante / éclatante féminine, classiqued soleil / sommeil masculine, classiquee obscures / mortes / augures féminine, classiqueb sacré / serai masculine, classiquec silence / clémence féminine, équivalentea humain / chemin masculine, classiqueb t'escorte / porte féminine, classiquec deuil / d'orgueil masculine, classiquea vulgaires / guerres féminine, classiqueb pas masculine, classiquec aurore / encore féminine, classiqued nuit / t’en / conduit masculine, classiqueb gouttes / routes féminine, classiquec reflux / nus masculine, classiqued épines / ravines féminine, classiquee marais / j'errais masculine, classiquef l'arène / haine féminine, classiqueg yeux / injurieux masculine, classiqueh foulées / écroulées féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquec d'apparaître / maître féminine, classiqued vivant / décevant masculine, classiquee pleure / hospitalière / demeure féminine, classiqueb soir / manoir masculine, classiquec face / vivace féminine, classiqued oubliés / flamboyez masculine, classiquee mémoire / gloire féminine, classiquef jamais / j'aimais masculine, classiqueg mensongères / étrangères féminine, classiqueh vent / d'enfant masculine, classiquei puérile / t'exile féminine, classiquea ans / pesants masculine, classiqueb résignée / baignée féminine, classiquec enseveli / d'oubli masculine, classiqued fleuves / d'épreuves féminine, classiquea moi / d'effroi masculine, classiqueb ignorée / l'orée féminine, classiquec mains / chemins masculine, classiqued éludée / dénudée féminine, classiquee lourds / toujours masculine, classiqueb fontaines / incertaines féminine, classiquec désir / saisir masculine, classiqued nocturne / taciturne féminine, classiquea m'effrayait / inquiet masculine, classiqueb rude / solitude féminine, classiquea maison / Salut / révolu masculine, classiqueb emporte / morte féminine, non classiquec exalté / nudité masculine, classiquea veux / tumultueux masculine, classiqueb avant-courrière / guerrière féminine, classiquec désormais / t'enfermais masculine, classiqued apparue / j'obstrue féminine, classiquee déjà / outragea masculine, classiquef inviolée / emblée féminine, classiqueg baisers / embrasés masculine, classiqueb villes / serviles féminine, classiquec secrets / forêts masculine, classiqueb bauges / sauges féminine, classiquec sillons / haillons masculine, classiqued hardes / hagardes féminine, classiquee faim / main masculine, classiquea stérile / rutile féminine, classiqueb altiers / éployés masculine, classiquec ailes / éternelles féminine, classiquea requérait / regret masculine, classiqueb moi-même / emblème féminine, classiquec murs / obscurs masculine, classiqued l'épée / crispée / coupée féminine, classiqueb glaive / lève féminine, classiquea paroles / corolles féminine, classiqueb joie / proie féminine, classiquea humaines / haines féminine, classiqueb inconnues / nues féminine, classiquea emblaves / d'esclaves féminine, classiqueb l'ergastule / crépuscule féminine, classiquea parasites / interdites féminine, classiqueb geôles / épaules féminine, classiquea éclore / l'aurore féminine, classiqueb vengées / égorgées féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

183 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La lyre héroïque et dolente, Paris, Société du Mercure de France, 1997· numérisation Project Gutenberg· Sources