La lyre héroïque et dolente, 1897· La gloire du verbe· Les mythes
La voix impérissable
A Catulle Mendès.
Abandonné depuis‖ des siècles fabuleux,Un grand temple dressait‖ sur le mont solitaireSes portiques de marbre‖ et ses escaliers bleus.
Pourpre traînant en ombre‖ errante sur la terre,Jardins ensanglantés‖ de glorieuses fleurs,Vasques d'or où l'ibis‖ sacré se désaltère,
Et près des bois, gemmés‖ par la rosée en pleursDu collier merveilleux‖ que l'aube sainte égrène,Des oiseaux ignorant‖ les rets des oiseleurs :
Tout un monde de rêve‖ espérait une reineOu le retour tardif‖ des héros et des dieuxDisparus dans la nuit‖ formidable et sereine.
Fils de la neige pure‖ et du ciel radieux,Des cygnes indolents‖ glissaient dans la valléeSur un fleuve que les‖ lotus étoilaient d'yeux ;
Leurs corps majestueux‖ fendait l'eau refouléeEt parfois leur plumage‖ illustre secouaitAutour d'eux des flocons‖ de lumière envolée,
Tandis qu'en un appel‖ de deuil ou de souhaitLe cri des beaux nageurs‖ aux ailes éployéesMontait éperdument‖ vers le temple muet.
Mais nul dieu revenu‖ n'écartait les feuilléesEt nulle reine avec‖ des rires enfantins,Ne réveillait l'écho‖ des verdures mouillées.
Le vieux temple érigeait‖ ses portiques hautainsAinsi qu'un fier écueil‖ d'indestructible rocheQui défiait les flots‖ des soirs et des matins.
Or, flux tumultueux‖ qui roule et qui s'accrocheEn écume de flamme‖ aux marbres effrités,La sombre mer des jours‖ suprêmes était proche
Ruine des moissons‖ et terreur des cités.Fauves ivres du sang‖ versé dans les cratères,Des hordes s'en venaient‖ vers les bois enchantés.
Les têtes des vaincus‖ sur la peau des panthèresPendaient horriblement‖ comme des raisins mûrsEt les carquois sonnaient‖ aux dos des sagittaires.
Les frondeurs brandissaient‖ leurs bras noueux et dursEt des cavaliers nus‖ au galop des cavalesEntrèrent en hurlant‖ par les brèches des murs.
Des torches consumaient‖ de leurs pourpres rivalesLes voiles rouges et‖ les blocs de marbre roux.Et des gerbes de feu‖ fusaient par intervalles.
L'absence de vivants‖ attisait le courrouxDes barbares frustrés‖ de la chair des prêtresses,Et les images d'or‖ se brisaient sous leurs coups.
Tel le Temple, parmi‖ les clameurs vengeresses,S'abîmait dans les flots‖ de bronze incandescentQui couronnaient les monts‖ de monstrueuses tresses.
Seuls, les cygnes épars‖ dans le val frémissantRegardaient la lueur‖ rouge de l'incendieComme un morne soleil‖ qui meurt et qui descend ;
Et, vers l'astre nouveau‖ d'où la flamme irradie,Désespérant des dieux‖ qui les ont oubliés,Ils tournaient tristement‖ leur prunelle agrandie,
Mais les barbares las,‖ jetant leurs boucliers,Firent pleuvoir, avec‖ les pierres de leurs frondes,Les flèches qui sifflaient‖ entre les peupliers.
Pointes de fer, silex‖ aigus et balles rondesTrouaient l'eau frissonnante‖ avec un bruit stridentEt le sang des oiseaux‖ tachait les claires ondes.
Alors un chant funèbre‖ emplit le ciel ardent :Un concert douloureux‖ d'ineffable harmonieMontait vers les tueurs‖ surgis de l'occident.
La voix des chanteurs blancs‖ pleurant leur agoniePoursuivait les guerriers‖ jusque-là sans remordsDont la chair palpitait‖ d'une angoisse infinie ;
Et tandis qu'autour d'eux‖ l'âme des cygnes mortsSemait un hymne amer‖ de vengeance éternelle,Les barbares, au vol‖ de leurs chevaux sans mors,
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 23(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a fabuleux / bleus masculine, classiqueb solitaire / terre / désaltère féminine, classiqueb fleurs / pleurs / oiseleurs masculine, classiqueb égrène / reine / sereine féminine, classiqueb dieux / radieux / d'yeux masculine, classiqueb vallée / refoulée féminine, classiqueb secouait / souhait / muet masculine, classiquec envolée / éployées féminine, classiquea feuillées / mouillées féminine, classiqueb enfantins / hautains / matins masculine, classiqueb roche / s'accroche / proche féminine, classiqueb effrités / cités / enchantés masculine, non classiqueb cratères / panthères / sagittaires féminine, classiqueb mûrs / durs / murs masculine, classiqueb cavales / rivales / intervalles féminine, classiqueb roux / courroux / coups masculine, classiqueb prêtresses / vengeresses / tresses féminine, classiqueb incandescent / frémissant / descend masculine, classiqueb l'incendie / irradie / agrandie féminine, classiqueb oubliés / boucliers / peupliers masculine, classiqueb frondes / rondes / ondes féminine, classiqueb strident / ardent / l'occident masculine, classiqueb harmonie / agonie / infinie féminine, classiqueb remords / morts / mors masculine, classiqueb éternelle / solennelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La lyre héroïque et dolente, Paris, Société du Mercure de France, 1997· numérisation Project Gutenberg· Sources