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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La lyre héroïque et dolente, 1897· La gloire du verbe· Maya

Lieder

Pierre Quillard· octosyllabes et alexandrins, 206 vers

Ich, ein tolles Kind, ich singe
Jetzo in der Dunkelheit ;
Klingt das Lied auch nicht ergötzlich,
Hat es mich doch vor Angst befreit.(Heinrich Heine, Die Heimkehr.)
Plus quam femina virgo(P. Ovidius Naso, Métamorphoses,Livre XIII.)

I

Des mots doux comme des hautboisEt des harpes surnaturelles,Des sons légers de chanterellesEt dans les bois, des voix, des voix.

Des couples blancs de tourterelles,Des oiseaux bleus couleur du temps ;Des ailes d'or sur les étangs,Dans le ciel des ailes, des ailes.

Je ne sais où : je vois, j'entends.Voici venir la très aiméeEt sa cheville parfuméeFoule des tapis éclatants ;

Sa robe candide est laméeDe l'or du paradis natal ;Des feux de myrrhe et de çantalL'entourent de blonde fumée.

Plus rien, plus rien ! le deuil brutal,Le silence et l'ombre. Serait-ceQue la perfide enchanteresseA forgé ce mur de métal

Et clos dans la nuit vengeresse,Sans ailes d'or et sans hautbois,Les mots doux comme une caresse,Et les colombes, sœurs des voix ?

II

Ni tes fiertés, ni tes paressesNi l'espoir menteur des caresses,Ni ta chair de vierge, j'aimaisLa splendeur de ma propre idée,O maîtresse non possédéeQui ne me trahiras jamais

Je garde en mon âme hautaineLe rêve frais de la fontaineEt des nénufars ingénus ;Je laisse aux lèvres sans extaseL'eau noire et, grouillant dans la vase,Tous les reptiles inconnus,

Loin de l'hivernale valléeL'aile des fleurs s'est envoléeEt le murmure des nids vertsCherche, avec le vol des pétales,Dans les aubes orientalesL'éternel printemps de mes vers.

C'est l'heure que j'ensevelisseLa blancheur du dernier caliceAvec les souvenirs défunts :O nuptiale Galatée,Rends-moi la corolle empruntée,Rends-moi le songe des parfums,

Pour que je tisse avec mes strophesUn linceul de riches étoffesEmbaumé de myrrhe et de nardEt que je jette sur mon rêveDe jeunesse et de gloire brèveLa pourpre antique de Schinnar.

III

Pour moi seul tes cheveux de sauleSe déroulent sur ton épauleComme les feuilles dans le vent,Et, tel que sur la neige viergeFrémit un frisson d'or mouvant,De l'aube de ta chair émergeUne fleur de soleil levant.

Car seul je connais les paroles,Sœurs des feuilles et des corolles,Qui puissent dire ta beauté ;Je sais les phrases rituellesPar qui, dans le bois enchanté,L'ombre des amantes cruellesRevive pour l'éternité.

Rires et larmes infinies !Si je chantais tes litaniesEt le miel de tes seins rosésJe ferais voler dans les brises,Au delà des jours épuisés,L'abeille des lèvres éprisesVers la ruche de tes baisers.

Mais je tais avec jalousieLes chers mots dont je m'extasie :Les hommes passent et s'en vont ;Le bruit des foules abhorréesRoule et le miel divin se fondEn perles de gouttes doréesDans l'urne de mon cœur profond.

IV

Ta voix, ta même voix‖ de colombe blesséeSonne plaintivement‖ dans ta gorge lassée.

J'entends encor l'écho‖ des paroles d'antanLorsque les mots ailés‖ s'envolent en chantant.

Mais je ne comprends plus‖ les syllabes ; j'oublieCe qui fait leur langueur‖ et leur mélancolie.

Je crois t'ouïr parler‖ un langage inconnuSur des airs dont mon cœur‖ s'est en vain souvenu,

Et je perçois parmi‖ la musique rhythméeLa voix d'une étrangère‖ ou d'une morte aimée.

V

Reine du magique palais,En ce jeu cruel que tu joues,Comme tes sœurs, tu te complaisAux larmes roulant sur nos joues.

Quand tu presses le vin des cœursL'étoile de tes yeux rutile,L'étoile de tes yeux vainqueursRit de la lâcheté virile.

Tandis que, dans la paix du soir,Les désirs — tels de mauvais anges —Portent aux meules du pressoirLes grappes des rouges vendanges.

Soit ! en tes rêves assassinsGrise-toi des pourpres fouléesEt noue au-dessous de tes seinsDes peaux fauves et tavelées.

Sois la bacchante que les dieuxLâchent sur la terre ; promèneL'orgueil de tes flancs radieuxAu milieu de la vigne humaine.

Va ! que les héros asservisEt les poètes que tu créesSe courbent hurlants et ravisDevant tes colères sacrées :

Tes triomphes sont imparfaits,Ta gloire sanglante est un leurre ;Tu n'as pas su que je t'aimaisEt tu ne sais pas que je pleure.

VI

Les moires vertes des feuilléesAttendent le Prince CharmantEt sous les gemmes de roséeL'aubépine est une épouséeD'où s'exhale amoureusementL'âcre parfum des fleurs mouillées.

Des lèvres que nul ne connaîtOnt bu les gemmes disparues :Pourquoi le Prince viendrait-il,O forêt ? le parfum subtilMeurt dans les poussières accruesSur l'aubépine et le genêt.

La plainte lente des ramuresGeint sinistrement et déjàLes nains méchants des avenuesFont saigner sur les branches nuesQue leur caprice ravageaLa chair automnale des mûres.

VII

Plus claires dans le sombre‖ azur des nuits sans luneLes étoiles doraient‖ les ajoncs et la dune,Mais je n'ai pas souci‖ de leur ruissellementEt dans mes yeux fleuris‖ de visions plus belles,Baignant les cieux futurs‖ de leurs splendeurs nouvelles,Les astres à venir‖ montent éperdument.

Tu glissais à pas lents‖ dans les ajoncs stellairesEt sourde à la rumeur‖ humaine des colèresTu regardais surgir‖ les astres apaisés ;Mais dans mon cœur fleuri‖ de voluptés plus calmes,J'évoque au chant lointain‖ des sources et des palmesLes vierges à venir‖ et les futurs baisers.

VIII

La fleur énorme de la merÉclose avec l'aurore sainteRenaissait dans le gouffre amerDe tes prunelles d'hyacinthe.

Dans tes cheveux d'or j'adorais,Sous l'or caduc de leur couronne,Les impériales forêtsEt leur laticlave d'automne.

Les peupliers glauques et blancsEt la mollesse des prairiesRevivaient dans les gestes lentsDe tes mains douces et fleuries.

Mais aujourd'hui que tu n'es plusLa prêtresse et l'évocatrice,Il faut les bois et les refluxPour que ta grâce refleurisse

Et les colchiques du matinRessuscitent dans ma penséeTa pâleur morne de satin,O mensongère Fiancée.

IX

Tout à l'heure, un essaim‖ de mauves s'envolait,Majestueux, au ras‖ des vagues aurorales :Les oiseaux fendaient l'air‖ de leurs ailes égalesEt nageaient dans l'azur‖ vers l'horizon de lait.

Ils allaient : le soleil‖ semait sur les prairiesMarines des fleurs d'or‖ et de chrysobérilEt l'on eût cru là-bas‖ des papillons d'avrilSur un champ constellé‖ de rares pierreries.

Ils allaient : maintenant‖ que dans le clair matinLa blancheur de leur vol‖ splendide s'est fondue,Je cherche obstinément‖ au fond de l'étendueLe souvenir neigeux‖ de leur essor lointain.

Nul des flocons perdus‖ dans les brumes d'opaleN'argente plus la plaine‖ immobile des flotsEt la seule clameur‖ des antiques sanglotsMonte plus tristement‖ vers le lac du ciel pâle.

O Chère, ô pâle ciel‖ d'amour qui te miraisDans la mer somptueuse‖ et calme de mes rêvesQuels abîmes d'azur‖ et d'Océans sans grèvesOnt englouti le vol‖ de mes désirs secrets ?

Je ne sais : le regard‖ a lassé ma prunelle,La solitude morne‖ emplit mon cœur, j'entendsDans le double infini‖ de l'espace et du tempsMonter le râle amer‖ de l'angoisse éternelle.

X

Je ne veux pas courber‖ la tête sous tes pasNi baisser devant toi‖ mes yeux ; je ne suis pasUn mendiant d'amour‖ et d'aumônes charnellesEt la honte des pleurs‖ souillerait mes prunelles.

Mais dans la nuit semblable‖ à mon cœur sombre et fierJ'irai dire mon mal‖ aux vagues de la mer :Elle me bercera‖ la mer consolatriceAvec des rhythmes lents‖ et des chants de nourrice.

J'écouterai sa voix‖ et je m'endormirai :Comme un enfant, tandis‖ qu'en un jardin sacréSurgira, bleu de rêve‖ et parfumé de menthe,Le magique palais‖ où tu seras clémente.

Versification

Mètre
Octosyllabes et alexandrins (148 de 8, 58 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a hautbois / voix masculine, classiqueb surnaturelles / chanterelles féminine, classiquea tourterelles / ailes féminine, classiqueb temps / étangs masculine, classiquea j'entends / éclatants masculine, classiqueb aimée / parfumée féminine, classiquea lamée / fumée féminine, classiqueb natal / çantal masculine, classiquea brutal / métal masculine, classiqueb Serait-ce / enchanteresse féminine, classiquea vengeresse / caresse féminine, classiquea paresses / caresses féminine, classiqueb j'aimais / jamais masculine, classiquec idée / possédée féminine, classiquea hautaine / fontaine féminine, classiqueb ingénus / inconnus masculine, classiquec extase / vase féminine, classiquea vallée / envolée féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquec pétales / orientales féminine, classiquea j'ensevelisse / calice féminine, classiqueb défunts / parfums masculine, classiquec Galatée / empruntée féminine, classiquea strophes / étoffes féminine, classiqueb nard / Schinnar masculine, non classiquec rêve / brève féminine, classiquea saule / épaule féminine, classiqueb vent / mouvant / levant masculine, classiquec vierge / émerge féminine, classiquea paroles / corolles féminine, classiqueb beauté / enchanté masculine, classiquec rituelles / cruelles féminine, classiqued l'éternité / rosés masculine, classiquea infinies / litanies féminine, non classiquec brises / éprises féminine, classiqued épuisés / baisers / connaît / genêt masculine, classiquea jalousie / m'extasie féminine, classiqueb vont / fond / profond masculine, classiquec abhorrées / dorées féminine, classiquea blessée / lassée féminine, classiquea d'antan / chantant masculine, classiquea j'oublie / mélancolie féminine, classiquea inconnu / souvenu masculine, non classiquea rhythmée / aimée féminine, classiquea palais / complais masculine, classiqueb joues féminine, classiquea cœurs / vainqueurs masculine, classiqueb rutile / virile féminine, classiquea soir / pressoir masculine, classiqueb anges / vendanges féminine, classiquea assassins / seins masculine, classiqueb foulées / tavelées féminine, classiquea dieux / radieux masculine, classiqueb promène / humaine féminine, classiquea asservis / ravis masculine, classiqueb crées / sacrées féminine, classiquea imparfaits / t'aimais masculine, classiqueb leurre / pleure féminine, classiquea feuillées / rosée féminine, classiqueb Charmant / amoureusement masculine, classiquec épousée / mouillées féminine, non classiqueb disparues / accrues féminine, classiquec viendrait-il / subtil masculine, non classiquea ramures / mûres féminine, classiqueb déjà / ravagea masculine, équivalentec avenues / nues féminine, classiquea lune / dune féminine, classiqueb ruissellement / éperdument masculine, équivalentec belles / nouvelles féminine, classiquea stellaires / colères féminine, classiqueb apaisés / baisers masculine, classiquec calmes / palmes féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb sainte / d'hyacinthe féminine, classiquea j'adorais / forêts masculine, classiqueb couronne / d'automne féminine, classiquea blancs / lents masculine, classiqueb prairies / fleuries féminine, classiquea plus / reflux masculine, classiqueb l'évocatrice / refleurisse féminine, classiquea matin / satin masculine, classiqueb pensée / Fiancée féminine, classiquea s'envolait / lait masculine, classiqueb aurorales / égales féminine, classiquea prairies / pierreries féminine, classiqueb chrysobéril / d'avril masculine, classiquea matin / lointain masculine, classiqueb fondue / l'étendue féminine, classiquea d'opale / pâle féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea mirais / secrets masculine, classiqueb rêves / grèves féminine, classiquea prunelle / éternelle féminine, classiqueb j'entends / temps masculine, classiquea pas masculine, classiqueb charnelles / prunelles féminine, classiquea fier / mer masculine, classiqueb consolatrice / nourrice féminine, classiquea m'endormirai / sacré masculine, classiqueb menthe / clémente féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

206 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La lyre héroïque et dolente, Paris, Société du Mercure de France, 1997· numérisation Project Gutenberg· Sources