Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le IXe Pseaume
Confiteor tibi.
Je veux par tout chanter la gloireDu Dieu qui me comble de biens.C’est de luy seul de qui je tiensL’honneur, la vie et la victoire.Seigneur, est-il rien de plus grandQue ton pouvoir, qui tout comprendEt que rien ne sauroit comprendre ?Et, dans tout ce vaste univers,Quel autre sujet puis-je prendreQui soit plus digne de mes vers ?
L’honneur que ta grace m’octroieA peine se peut concevoir.Ce que je te rens par devoir,Je te le rens avecque joye.Ta presence dans les combatsFait dissiper et mettre à basLes troupes les plus furieuses,Et rien n’est exempt de l’effortDe mes armes victorieusesQue par la fuite ou par la mort.
De ce throsne d’où ta puissanceDomine la terre et les cieux,Tu connois de ces factieuxL’artifice et mon innocence ;Et, non content que ton pouvoirDès ce monde fasse pleuvoirTes traits vangeurs sur ces infames,Tu fais que leur âge accompliConfond leurs esprits dans les flames,Et leur memoire dans l’oubli.
Du debris des dards et des targesEt des bastions renversezNous avons comblé leurs fossezLes plus profonds et les plus larges ;Leurs drapeaux tapissent nos champs.La vanité de ces mechansTombe du faiste au precipice,L’eclat s’en passe en un moment ;Mais les marques de ta justiceDemeurent eternellement.
C’est sur la source du tonnerreQue tu poses ton tribunalPour prononcer l’arrest finalContre les crimes de la terre.Là verront ces grands criminels,Par des jugemens solemnels,Leur peine à jamais prolongée ;De ce lieu de vie et de mortAttend l’innocence affligéeSon seul et dernier reconfort.
Chantons les grandeurs immortellesDu Dieu qui nous donne des loix ;Celebrons ces fameux exploitsQui dompterent les infidelles ;Publions à tous les humainsQu’il a des yeux, qu’il a des mainsArmez de l’éclair et du foudre,Qu’il est tout juste et tout puissantPour condamner et mettre en poudreLes oppresseurs de l’innocent.
Le secours que ta grace accordeA ceux dont elle prend le soinFait que mes peuples, au besoin,Implorent ta misericorde,Et, connoissant par les effetsLes merveilles et les bienfaitsQue produit ta magnificence,Diront par tout que ta bontéPartage avecque ta puissanceLa gloire de leur liberté.
Sion, en toutes ses familles,A bien sujet de te louer,Lors que tu daignes l’avouerPour la plus chere de tes filles.Pour elle tu mis au cercueilLes rebelles de qui l’orgueilMéprisoit ton pouvoir suprême.L’ambition les a perdusEt les a fait tomber eux-mesmesAux filets qu’ils m’avoient tendus.
Quand ta colere et ta justiceFirent éclater ton pouvoir,Ces malheureux ne firent voirQue leur foiblesse et leur malice.Acheve donc d’exterminerTous ceux qui voudront s’obstinerContre l’équitable puissance ;Par ta juste severité,Confonds leur desobeissanceDans l’éternelle obscurité.
Assiste ceux dont l’assuranceEst plus en toy qu’en leur valeur ;Ne permets pas que le malheurTrompe aux combats leur esperance ;Que du pauvre et de l’affligéLe long ennuy soit soulagé,S’il met en toy sa confiance ;Et puisse leur adversitéMeriter par la patienceLa gloire de l’eternité !
Mais, Seigneur, permets-tu de vivreA cet idolatre obstinéQui prefere au Verbe incarnéDes dieux d’argent, d’or et de cuivre ?Ton Fils fit-il pas voir à tous,Naissant et vivant comme nousEsclave de la sepulture,Que tous les hommes seront tels,Et que la terre et la natureNe produiront point d’immortels ?
Dans ces adversitez pressantesQui nous viennent de toutes parts,Les graces que tu nous deparsSeront-elles toûjours absentes ?Verras-tu sans compassionLe feu de la seditionDevorer nos plaines fertiles,Et l’avarice des méchansNe plus rien laisser dans les villesQue la solitude des champs ?
Que ceux que leur mutinerieA fait armer contre l’EstatBlâment cet injuste attentatEt tournent contre eux leur furie ;Fay que de ces ambitieux,Dans leurs desseins pernicieux,L’esperance soit étouffée,Sans que jamais leur vanitéPuisse relever leur trophéeDu débris de nostre cité.
Encore que, dès leur enfance,Ils se perdent dans le peché,Jamais leur esprit n’est touchéDu repentir de leur offense.Dans leur aveugle ambition,Ils n’ont mis leur affectionQu’aux choses fragiles et basses,Et, dans leurs infames desirs,Se pensent comblez de tes gracesQuand ils sont comblez de plaisirs.
Tous les arrests que ta puissanceDonne contre ces reprouvezOnt des motifs bien relevezAu dessus de leur connoissance.L’ignorance et l’aveuglementA leur debile jugementFait tout entreprendre et tout croire,Et leur bras s’est déja promisDe mettre en leurs mains la victoireEt sous leurs pieds leurs ennemis.
A ce haut desir de vengeance,Qu’ils ont exercé sans raison,Ils ajoustent la trahison,L’injustice et la médisance ;Et, bien que ces méchans espritsNe parlent qu’avecque méprisDes nations que tu proteges,Ils s’assistent des plus puissansPour mieux surprendre dans leurs piegesLes foibles et les innocens.
Tel qu’avecque fureur et joyeLe lion, presse de la faim,Sort de sa caverne à desseinDe ravir sa sanglante proye,Tels le profane et l’apostatSe couvrent du bien de l’EstatPour establir leur tyrannie,Et, sortant de l’humilité,Viennent avecque felonnieOpprimer nostre liberté.
Ils s’imaginent que nous sommesSans raison et sans jugementDe croire que du firmamentTu puisses prendre soin des hommes.Pour détromper ces furieux,Fay leur connoistre que tes yeuxSavent bien voir leur artifice,Et que tes bras ne sont armezQue pour maintenir la justiceDe ceux qu’ils avoient opprimez.
Brise leur orgueil comme verre,Fay leur connoistre que ton soinTe rend seul arbitre et témoinDe tous les crimes de la terre ;Que, si pour un temps leur fureurGrave la crainte et la terreurAux cœurs des peuples imbecilles,Ils en sont bien-tost dégagez.Par le protecteur des pupillesEt des innocens affligez.
Abyme ces esprits impiesQuand ils sortent de leur devoir,Qu’ils soient sans bra ; et sans pouvoir,Que leurs rages soient assoupies ;Dissipe cette faction,Qui ne s’establit dans SionQue par des brigues illicites,Et fay que ton autoritéN’ait que l’infini pour limites,Ni pour temps que l’éternité.
Tous les vœux de tous les fidellesTe demandent avecque moyQue tu dissipes par la foyL’Incredulite des rebelles ;Que contre leurs complots malinsLes veuves et les orphelinsTrouvent en ta grace un refuge,Et que l’orgueil du mécreant,Qui déborde comme un déluge,Rentre par elle en son neant.
210 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources