Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes diverses
« Ingrate cause de mes larmes »
Ingrate cause de mes larmes,Je vais chercher dans les alarmesLe trépas et la liberté.C’est le conseil que je dois suivre,Puisqu’en servant vostre beautéJe ne puis ny mourir ny vivre.
Mon roy voit ses villes desertes,Ses plaines d’escadrons couvertes ;La violence a tout permis,On ne voit que fer et que flâme,Et s’il n’a point tant d’ennemisComme j’en porte dans mon ame.
Mais que mon esperance est vaineDe chercher la fin de ma peinePar des moyens desesperez !Vous tenez ma vie enchaisnée,Et vous seule deliberez,Après Dieu, de ma destinée.
Dans la presse de ses armées,D’injuste colere animées,Si je vais la Mort invoquer,Quiconque verra mon teint blesmeAura crainte de m’attaquerEt me prendra pour la Mort mesme.
Parmy les hazards de la guerre,Où Mars du bruit de son tonnerreEstonne la terre et les deux,Qu’est-ce qui peut m’osterla vie,Puis qu’avec les traits de vos yeuxAmour ne me l’a point ravie ?
Non, non, il faut que je languisse,Et qu’en l’excez de mon suppliceJe montre ma fidelité,Ou que la raison m’en délivre,Puis qu’en servant vostre beautéJe ne puis ny mourir ny vivre.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources