Œuvres complètes, 1625‑1660· Les bergeries de messire honorat de Bueil Chevalier Seigneur de Ragan
Ode au roy
Par M. de Racan.
Victorieuses des années,Nymphes dont les inventionsTirent des mains des destinéesLes memorables actions,Si jadis aux rives de LoireVous avez recité l’histoireDe mes incurables douleurs,Quittez cette inutile peine :Aussi bien ma belle inhumaineNe faict que rire de mes pleurs.
Faites, déesses, que ma lire,Traisnant les rochers après soy,Aux deux bouts du monde aille direDes chansons dignes de mon Roy.Tous les veritables oraclesNous promettent que les miraclesDe son courage ambitieuxFeront tant bruire son tonnerreQu’un jour il sera sur la terreCe qu’est Jupiter dans les Cieux.
Dès son printemps, chacun s’estonneDe la sagesse de ses mœurs,Et juge qu’avant son automneIl produira des fruicts tous meurs.Fit-il pas voir à ces armées,D’injuste colere animées,Que rien ne pouvoit l’empescherDe leur faire mordre la poudre,Et qu’il a sceu jetter la foudreAussi-tost qu’il a sceu marcher ?
Desja la Discorde enragéeSortoit des gouffres de l’enfer,Desja la France ravagéeRevoyoit le siecle de fer,Et desja toutes les Furies,Renouvellans leurs barbaries,Rendoient les Vices triomphansPar une impieté si noire,Que la Nuit mesme n’eût peu croireAvoir produit de tels enfans.
Toutesfois, nos rages civilesOnt trompé l’espoir des meschans :La Paix rend la pompe en nos villesEt l’abondance dans nos champs ;Et maintenant qu’en asseuranceIl conduit la nef de la France,Et que les plaisirs ont leur tour,Ses yeux, qui pour venger nos larmesS’armoient d’éclairs dans les alarmes,Sont armez d’atraicts pour l’amour.
Cette belle nymphe du Tage,Pour qui nous fismes tant de vœux,Tient ce miracle de cét âgeDans les chaînes de ses cheveux.Les Graces, dont elle est suivie,La font admirer de l’Envie ;Tous les mortels sont ébloüysD’y voir tant de flames paroistre.Aussi les dieux l’avoient faict naistrePour Jupiter ou pour Louys.
Roy dont le pouvoir indomptableEst des loix le ferme soustien,Aux meschans aussi redoutableComme agreable aux gens de bien,Quel hymne en la bouche des angesPourra celebrer vos louanges,Si l’univers dans sa rondeurN’a rien digne de vos merites,Et si le Ciel dans ses limitesN’en peut limiter la grandeur ?
Ce grand HENRY, dont la memoireA triomphé du monument,Est maintenant comblé de gloireSur les voûtes du firmament.La nuict pour luy n’a plusde voiles,Il marche dessus les estoiles,Il boit dans la coupe des dieux,Et voit sous ses pieds les tempestesVenger sur nos coulpables testesLa juste colere des Cieux.
Mais quoy que ce Roy considereDe tout ce qu’il voit aux deux boutsDe l’un et de l’autre hemisphere,Il ne voit rien d’égal à vous.Aussi, combien qu’après sa vieSoname, d’honneur assouvie,Possede ce bon-heur entierQu’à ses vertus le Ciel octroye,Il n’a point de si grande joyeQue d avoir un tel héritier.
Il voit dans les choses futures,Qui sont presentes à ses yeux,Les glorieuses advanturesDe vos exploicts laborieux ;Il voit desja les citadellesQue defendent les infidellesCacher sous l’herbe leur sommet,Et dans Bizance reconquiseLes fleurs de lys venger l’EgliseDes blasphemes de Mahomet.
O que lors, dans ses deux rivages,Le Nil oira nos combatansFaire jour et nuict de ravagesDans les provinces des sultans !Que Biserte dans ses muraillesVerra faire de funerailles,Et que de peuples deconfisPleureront leurs maisons superbesQuand l’on moissonnera les gerbesSur les ruynes de Memphis !
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources