La Cité des eaux, 1902· Funérailles
Funérailles
Le bûcher dressé là‖ pour ce nouvel Hercule,Emplit l'horizon rouge‖ et le ciel empourpré ;Et la nuit s'illumine‖ et tout entière brûleA l'ardente splendeur‖ de ce couchant sacré.
Au brasier fraternel‖ où se tordent ensembleLe laurier odorant‖ et le chêne fumeux,Une foule sans cris‖ se hâte et se rassembleAfin d'en emporter‖ le reflet en ses yeux ;
Et quelques-uns, penchés‖ sur la flamme féconde,Y viennent allumer‖ leur torche et leur flambeau,Pour éclairer encor‖ les ténèbres du mondeQuand le bûcher noirci‖ ne sera qu'un tombeau.
Et c'est ainsi qu'ayant‖ emprunté l'étincelleA l'énorme incendie‖ en sa gloire écrouléIls s'en repasseront‖ la clarté mutuelle,Et l'une brillera‖ quand l'autre aura brûlé,
Jusqu'à l'heure où ce feu‖ vacillant et débileNe soit plus au regard‖ du passant incertainQue le dernier rayon‖ de la lampe d'argileQue ménage le pas‖ et que couvre la main.
Qu'il éblouisse l'ombre‖ ou couve sous la cendre,Au geste de l'Amour‖ comme aux doigts de Psyché,Qu'il monte la montagne‖ ou qu'il la redescende,Qu'il soit lampe, foyer,‖ flambeau, torche ou bûcher,
Sa flamme inextinguible,‖ éternelle et divine,Ira jusques au fond‖ des siècles à venir.Que le souffle la courbe‖ ou que le vent l'incline,Car elle est immortelle‖ et ne peut pas finir ;
Puisque l'âme de l'homme‖ en elle se consumeEt qu'elle est née en lui‖ de ce jour enchantéOù, sereine et debout‖ devant son amertume,Apparut à ses yeux‖ ton image, ô Beauté !
Ton doigt blanc s'est posé‖ sur son cœur qui palpiteEt qui bat à jamais‖ et qui brûle en son sein,Et depuis lors un Dieu‖ mystérieux l'habite,Et l'éclair a jailli‖ qui ne s'est plus éteint.
Et maintenant bûcher,‖ gronde, rougeoie, éclate.Change la feuille en flamme‖ et la branche en tisonEt dresse les cent nœuds‖ de ton hydre écarlateDont les langues d'or clair‖ dévorent l'horizon !
Celui qui rassembla‖ ta masse formidableA détourné le fleuve‖ à travers la forêtEt, comme au seuil des temps‖ son frère de la Fable,Une course éternelle‖ a tendu son jarret.
Le lion a rugi‖ sous sa massue ardente ;Il empoigna le noir‖ sanglier par son crinEt, du fauve farouche‖ à la bête fumante,Ses pieds nus ont rejoint‖ la biche aux pieds d'airain ;
Mais, au lieu de percer‖ de sa flèche intrépideL'engeance aux rauques cris‖ du lac aux noires eauxEt de saisir, fougueux,‖ l'étalon par la bride,Il a forcé les Sons,‖ il a dompté les Mots.
Ils ont autour de lui‖ dansé comme des Faunes.Les Nymphes ont souri‖ de sa téméritéEt, grave, il a tressé‖ d'immortelles couronnesEt des guirlandes d'or‖ au front de la Beauté.
Sa main forte a cueilli‖ les pommes à la brancheDu jardin bleu gardé‖ par le Dragon rampant.La neige de l'hiver‖ fleurit sa barbe blanche,Et sa lyre d'ivoire‖ a des cordes d'argent.
Plutôt que de dormir‖ sous le marbre et sous l'herbe,O flamme, prends sa chair‖ et consume ses os ;Donne à cet autre Hercule‖ et qui dompta le VerbeLe bûcher mérité‖ par ses Mille Travaux !
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a Hercule / brûle féminine, classiqueb empourpré / sacré masculine, classiquea ensemble / rassemble féminine, classiqueb fumeux / yeux masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea l'étincelle / mutuelle féminine, classiqueb écroulé / brûlé masculine, classiquea débile / d'argile féminine, classiqueb incertain / main masculine, classiquea cendre / redescende féminine, assonanteb Psyché / bûcher masculine, non classiquea divine / l'incline féminine, classiqueb venir / finir masculine, classiquea consume / amertume féminine, classiqueb enchanté / Beauté masculine, classiquea palpite / l'habite féminine, classiqueb sein / éteint masculine, non classiquea éclate / écarlate féminine, classiqueb tison / l'horizon masculine, classiquea formidable / Fable féminine, classiqueb forêt / jarret masculine, classiquea ardente / fumante féminine, classiqueb crin / d'airain masculine, classiquea intrépide / bride féminine, classiqueb eaux / Mots masculine, classiquea Faunes / couronnes féminine, classiqueb témérité / Beauté masculine, équivalentea branche / blanche féminine, classiqueb rampant / d'argent masculine, classiquea l'herbe / Verbe féminine, classiqueb os / Travaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cité des eaux, Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE, 1902· numérisation Project Gutenberg· Sources