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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jeux rustiques et divins, 1897· Les roseaux de la flûte

Églogue marine

Henri de Régnier· alexandrins, 108 vers

Puisque le poil d’argent‖ point à ma barbe noire,Dans l’ombre je m’assieds‖ enfin et je veux boireÀ la fontaine fraîche‖ enfin les bleus roseaux ;Puisque le rouet sourd‖ et les minces fuseauxNe bourdonneront pas‖ sur mon seuil habitéOuvert au crépuscule‖ en face de l’été,Et que nul geste doux‖ et nulle main fidèleN’effeuillera sur mon‖ tombeau l’humble asphodèleOu le lierre noir‖ dont s’enlace le cippe ;Puisque aucun doigt de femme‖ aux trous de ma tuniqueNe recoudra le fil‖ habile et diligent,Avec les ciseaux d’or‖ ou l’aiguille d’argent,Et puisque pour la nuit‖ ma lampe sera vide,Le sablier muet‖ et sèche la clepsydre,Je veux m’asseoir, dans l’ombre,‖ en face de la mer,Et suspendre à l’autel,‖ hélas ! le glaive clairDont, jadis, j’ai conduit,‖ hautain sous la cuirasseQue sangle au torse nu‖ le dur cuir qui le lace,Pasteur ensanglanté,‖ le troupeau des vivants !J’ai connu le cri clair‖ des Victoires au ventQui, la semelle rouge‖ et les ailes farouches,Soufflaient aux clairons d’or‖ l’enflure de leurs bouchesEt dont le pied pesait‖ aux paupières fermées ;Et las du vin tumulte‖ et des fuites d’armées,Des bannières gonflant‖ leurs plis sur le ciel noir.Des réveils à l’aurore‖ et des haltes au soir,De l’orgueil des vaillants‖ et de la peur des lâchesEt des faisceaux haussant‖ le profil de la hache,Je suis venu m’asseoir‖ auprès de la fontaineD’où j’entends résonner‖ dans les blés de la plaineLa flûte de bois peint‖ des faunes roux, et versLa grève qui là-bas‖ se courbe, de la mer,Gronder dans le ciel rose‖ où s’argente la luneLa conque des Tritons‖ accroupis sur la dune.

Homme ! j’entends ta plainte,‖ écoute aussi la mienne.Vois ! j’ai reçu des mains‖ de la TritonienneLa flûte merveilleuse‖ et le thyrse enchanté.La grappe de l’automne‖ et les roses d’étéOnt mélangé leur fard‖ au bistre de ma joue,Le pampre rouge et vert‖ à mes cornes se noue,Le désir du baiser‖ fit ma bouche lippue.En moi le dieu qui rit‖ devient un bouc qui pueEt ma bouche s’ébrèche‖ et mon rire s’édente ;L’abeille qui bourdonne‖ en la ruche vivante,Si j’approche, me pique‖ à son aiguillon d’or ;La poursuite m’essouffle‖ et la halte m’endort ;Le lierre m’entrave‖ et la branche m’écarte ;L’arc se rompt dans ma main‖ sans que la flèche parteEt le thyrse brandi‖ se brise à mon poing las ;L’écho qui m’appelait‖ ricane sur mes pas ;La Dryade s’échappe‖ et la Nymphe s’esquive ;Le ruisseau vif me raille‖ au rire de l’eau viveEt les oiseaux moqueurs‖ se posent sur mes cornesEt ma flûte s’enroue‖ et siffle des airs mornesCar ses trous sont bouchés‖ et sa tige se fend ;Mes deux mains, à tâtons,‖ ne prennent que le vent,Presque aveugle, mes bras,‖ hélas ! ne sont plus faitsPour étreindre la Nymphe‖ aux creux des roseaux fraisDormant dans l’eau qui passe‖ ou nue au soleil tiède.L’âge vient ; le soir tombe‖ et je m’assieds ; je cèdeMon thyrse à plus ardent‖ et ma flûte à plus gai.Laisse-moi la suspendre‖ en l’ombre, fatigué,Près de ton glaive tors‖ qui reste dans la gaine ;Laisse-moi boire l’eau‖ de ta douce fontaineEt marchons vers la mer‖ où les Tritons divins,Qui n’ont jamais connu‖ les viandes et les vins,Sur la grève où gémit‖ le flot intarissable,Gonflent leurs conques d’or‖ ou dorment sur le sable.

Homme à la barbe grise‖ et toi, Faune au poil gris,Pourquoi donc troublez-vous‖ mon sommeil ? Ai-je prisUne grappe à ta vigne,‖ un fruit à ton verger ?Pourquoi de son repos‖ venez-vous dérangerLe vieux Triton qui dort‖ et que l’âge ankyloseCouché près de la mer‖ parmi le sable rose ?Laissez-moi ; d’autres sont,‖ hélas ! ce que nous fûmes,Torses nus imbriqués‖ d’écaillés et d’écumes,Bras musculeux haussant‖ hors de l’eau qui déferleLa branche de corail‖ et la goutte de perle ;Jeune comme eux, parmi‖ les grands flots forcenésJ’ai cabré le saut vif‖ des Dauphins talonnés,Et des algues j’ai fait‖ de longs fouets et des rênes,Et sur la lame j’ai‖ poursuivi les SirènesÉmergeant à mi-corps,‖ poissonneuses et nues ;Mais la vieillesse aussi‖ pour elles est venue,Sournoise, qu’elle guette,‖ ou brusque, quelle assaille ;Le sourire se clôt‖ et la croupe s’écaille,La blanche chair se hâle‖ aux morsures du vent ;L’écume aux cheveux roux‖ mêle des cheveux blancs.Tout meurt ; l’homme chancelle‖ et gît ; le dieu trébuche.L’heure, abeille qui sort,‖ rentre guêpe à la ruche ;Le Satyre s’endort‖ et le Triton s’accoudeSur le sable où sa main‖ soutient sa tête lourde ;Une même marée‖ et un même refluxEmporte ceux qui sont‖ vers ceux qui ne sont plus,Et le même destin,‖ qu’ils subissent, délieLe dieu qui l’a créé‖ de l’homme qui l’oublie ;Le rire en pleurs sanglote‖ et la voix se lamente ;Mais la Sirène morte‖ est la vague vivanteQui se gonfle en poitrine‖ et s’échevèle en crins,Et d’autres reverront‖ les prestiges marins.Car maintenant j’écoute‖ encor sur le rivageSa voix âpre et stridente‖ en les houles du largeVenir avec le vent‖ et les parfums du soir ;Et pour ne plus l’entendre,‖ en mon vieux désespoirQui m’a fixé perclus‖ sur la grève déserte,Dans ma conque au col teint‖ de nacre rose et verte,Je souffle éperdument‖ pour étourdir en moiL’intérieur écho‖ de l’éternelle voix.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6−6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jeux rustiques et divins, Mercure de France, Paris, 1897· numérisation poesies.net· Sources