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Les jeux rustiques et divins, 1897· Aréthuse· L’homme et la sirène

L’Homme et la Sirène

Henri de Régnier· vers libres ou irréguliers, 728 vers

A Francis Viélé-Griffin

Aux dernières étoiles d’une aube sur la Mer, debout à la proue d’un navire qu’on ne voit pas, le veilleur parle ; Sa voix s’éloigne à mesure que le ciel s’éclaire.

Le veilleur de proue

Je suis celui qui veille sur la proue…L’un connaît les ancres et les voiles,Un autre les étoiles,Certains sont plus sages qui jouentLa route aux dés et s’endorment — on gagne, on perd !Sans souci d’à quel vent s’oriente la proue ;Mais moi, je sais la Mer !

Elle est douce, aujourd’hui sous les étoilesQui déclinent, et les agrès geignent tout bas,Le long des voiles ;Le vent est tombé et le navire est las,Et tous dorment et tout est calme,Et celui qui connaît le vent et la maréeA prédit la nuit belle à la nef ancrée,Et c’est en chantant qu’on a levé les ramesCar l’homme qui connaît la face des nuagesA fait signe en riant à qui barre à la proue.Fou donc qui veille, et qui dort sage !Et moi seul je veille et j’écoute,Debout à la proue, et moi seul,À travers mes songes, j’y vois clair,Et moi seulJe sais la mer,Toute la mer,Et qu’il y a des Sirènes sur la Mer !

Il y a des Sirènes qui chantent et peignentLeurs cheveux d’algues et qui sont nues ;Les trois plus belles sont venuesNager autour de la carène,On les a vues ;C’était sur des mers lointaines…Elles ne sont pas revenuesMais parfois je crois les entendreQui rient et chantentEt qui reviennent,Quand le flot est calme et le ciel clair,Car moi je sais toute la Mer !Elles ont des cheveux d’algues et des lèvresPeintes selon la pourpre des corauxUne parfois rit et élèveSes seins de femme au-dessus de l’eau,Et tend les bras…Ou dit qu’elles n’existent pasOu que leurs torses vils se terminent en queuesD’écailles que le flot fait bleues,Tandis que leur chevelure semble de l’or,Au soleil ; on prétend encorQu’elle sont méchantes, et queLeur mystérieux rire endortEn les grottes roses et noiresAvec elles, joue contre joue,À jamais…Qu’il est mieux de ne pas y croireEt de les fuir les yeux fermés,Et qu’il faut clouer à la proueLeurs figures d’émail et d’or,En simulacres à la proue !

Mais moi, je sais des choses en mon âmeCar avant d’échanger le fléau pour les ramesJ’ai manié la serpe et conduit la charrue,Mangé la grappe et bu le vinQui fait l’esprit lucide et le songe devin ;J’ai dormi sur la terre auprès des faulx nues,Et j’ai levé la hache contre les arbresOù vivaient les Dryades,Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains ;J’ai vu les Faunes, voleurs d’abeilles, et rireDans les eaux la Nymphe aux SatyresQui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes,Et fuir les Griffons devant la Licorne,Et sur le sable, avec leur croupe rousse et noire,Les Centaures passer au galop, un à un !Ô mémoireDe mes songes je sais par toi ce qu’il faut croire,Et toutes les mystérieuses facesQui nous regardent à travers les chosesEt qui nous parlent à voix basseEt qui nous parlent à voix haute,De l’aube au soir,Du soir à l’aube.

Le ciel plus clairSe meurt, une à une, d’étoiles,Le vent a soufflé dans les voiles.Le vent a passé sur la Mer,

Il y a des Sirènes sur la Mer.

L’aube bleuâtre devient de plus en plus claire. Peu à peu on distingue une grève où une femme est couchée, nue ; sa tête repose sur les genoux d’un jeune homme couvert de vêtements amples et sombres. De hauts rochers ferment la vue, derrière la petite plage.

Lui

Cet homme chante des paroles étranges,Dans l’aube lente,Et j’aurais voulu voir son ombre sur la merEt son visage pendant qu’il rêvait à voix hauteDebout à la proue, et lui parler peut-être,Car le navire était ancré près de la côte ;Mais les rochers me le cachaient, et cette têteQui dort sur mes genoux, lourde et charmante,M’a fait rester assis dans l’aube blanche,Et le navire a levé l’ancreEt la Mer baisse…

Ô dormeuse, ta tête est lourde et tu dorsDes yeux et de toute la langueur de ton corpsDélicieux et pur sur le sable marin,Parmi les algues et les coquilles.Tu dors tranquilleEt lasse et souriante et nue,Âme inconnue !Le sable rafraîchit la paume de tes mainsÔ dormeuse, et quand tu te lèveras,Debout en étirant tes brasEt secouant les lourds cheveux jusqu’à tes reins,Le doux sableGardera le sceau de ton sommeil mémorable,Et je ne saurai rien de ton âme inconnue.

Elle est là qui dort et moi je songeEt j’ai songé dans l’ombre.Longtemps avant que cette voix chantât dans l’ombre,Et j’ai songéÀ celle qui s’en vint vers celui qui venait,Étrangère qui souriait à l’Étranger,Et qui dort maintenant près de celui qui veille ;Je ne connaisRien d’elle sinon qu’elle était là et qu’elle est belle,Sinon qu’elle dort à mes piedsEt nue et lasse et calme et souriante,Car comme en rêve elle a souri surnaturelleEt j’ai cru qu’elle allait s’éveillerQuand la voix lenteDe cet homme a chanté la Mer et les Sirènes,Et puis elle s’est rendormie, et sa faceA souri des lèvres à la mienne,Et sa tête a pesé lourde sur mes genoux,Plus lourde de ses cheveux roux,Plus lourde de sa nuque lasse,Plus lourde de sa pensée lointaine.

Elle pense en dormant des choses que j’ignoreJe ne sais rien de ses pensées…— La nuit est morte pourtant et voici l’aurore —À travers son visage une face effacéeSemble me sourire derrière son sourire ;D’autres lèvres derrière les siennes m’attirentEt, quand je la regarde en face, je crois voirQuelqu’un debout en elle et qui est ma PenséeAu manteau noir !

Sa chair est douce ainsi sur le sable, sa chairEst belle ainsi sous le ciel pâle et clairDe cette aube où mon âme triste se tourmenteDe l’âme qui se cache, hélas ! en cette chairDouce dans son sommeil et paiement vivanteEt dont je toucheLes yeux clos et les seins et le ventre et la boucheEt les grands cheveux d’or qui se déroulent,Sinueux comme une algue et lents comme une houleMystérieuse dont écume ce front purQue somme leur volute, et dont le poids ruisselleSomptueusement jusque surLe sable roux où dort énigmatique et belle,Cette Dormeuse enfin que je ne connais pas.Car je ne sais ni sa pensée, ni ses pas,Ni quels Destins l’ont ici amenéeAu soir où je la vis debout près de la merEt pure comme si elle était née,Svelte de quelque conque ou blanche d’une écume,Du sable de la grève ou du sel de la mer !Est-elle uneDe ces captives que les hautes nefs de bois et d’orRavissent à la rive et mènent vers le portEt qu’on vend au retour sur le môleAvec le corail et les oiseaux ?Son enfance erra-t-elle auprès des calmes eauxD’un fleuve qu’elle aura suivi de saule en saule ?A-t-elle porté l’amphore sur l’épauleOu l’urne funéraire en ses pieuses mainsEt sur les asphodèles du cheminSes pieds ont-ils marché vers un temple de marbre ?En tes songes as-tu des villes et des arbresOu si la vaste mer est ta seule mémoire ?J’ai soif de te connaître, ô sœur, et je veux boireÀ ton passé comme à la source entre les saules ;Lève-toi appuyée, ô sœur, sur mon épaule.Marchons l’un près de l’autre et mirons nos visagesFace à face au miroir de nos doubles penséesAvec l’emblème de nos deux mains enlacées ;Éveille-toi et lève-toi !Je ne peux plus vivre quand tu dors,Ô toi qui dors toujours de m’être une inconnue !Lève-toi nueAvec tes grands cheveux croulant en algues d’or ;Éveille-toi, ô toi qui dors,Si tu restes si loin pourquoi es-tu venueUn soir que je marchais sur cette grève ?Et c’est en toi qu’il faut que le soleil se lève,Ô toi que je ne connais pas,Et tu seras !

Elle s’éveille.

La mer reflue et cet homme a cesséCette chanson à qui tu souriais en songe.Il parlait d’arbres dont l’ombre grave s’allonge,De grappes et d’abeilles…Il a cesséCette chanson à l’aube et l’aurore est vermeille !Lève-toi nueÔ souriante, Âme inconnue !Et que ta chairReste endormie, et viens là-bas,Lève-toi de toi-même, enfin ! le ciel est clair,Et viens là-basLoin de la grève aride et de la vaste mer.

Le soleil paraît. On est dans la clairière d’une forêt. Une source d’eau profonde miroite parmi des fleurs. Alentour, de hauts arbres. L’heure est venteuse et chaude ; il a plu ; des gouttes d’eau tombent encore des feuilles. Assises sur la mousse, des Tisseuses tiennent sur leurs genoux des étoffes déployées. Elles sont trois qui parlent tour à tour, la plus vieille debout, d’autres travaillent en silence dont deux encore répondent.

L’une

Le Destin a tissé nos jours et nos années,Mes sœurs, et nous voici assises avec elles,Côte à côte, et chaque an ourdit nos destinées.

L’autre

Le vent parmi les arbres hauts semble leurs ailes,Car le temps s’est enfui devant nous, et les heuresOnt volé, tour à tour, hiboux et tourterelles !

Ô ma Vie, il me semble encore que tu pleures ;Chaque goutte de pluie est une de mes larmes,Ô ma Vie, il me semble encore que tu meures !

Car j’entends ton sanglot dans le vent où s’alarmeLe passé qui dormait là-bas avec mon Ombre,D’avoir bu à l’oubli le philtre qui les charme

Et les enlace au fond de ma mémoire sombre,Groupe funeste, hélas ! qui s’éveille et s’étireEt qui heurte son front aux fentes du décombre ;

Et les voici tous deux qui viennent et qu’attireAvec elle ma Vie et qui viennent ensembleS’accouder près de moi, l’un et l’autre, et sourire

Au métier où je tisse en fleurs qui leur ressemblentQuelque destin, hélas ! d’erreur et de mensongeDont les fils font trembler ma main qui les assemble.

Une autre

Laborieuse, dans les trames alourdies,J’entrelace et je noue avec des lacets d’orLe fil souple et tordu des longues perfidies.

Une autre encore

Astucieuse, dans l’étoffe nue encor,J’enchevêtre en dessins patients et j’effileLa variante soie où le mensonge dort.

Celle qui a parlé avant

La moire est trouble et grasse comme une eau tranquilleEt qui frissonnerait intérieurementD’une araignée et de sa toile qu’elle y file.

Celle qui a parlé ensuite

La soie est douce comme la peau, elle ment ;Il s’y façonne des visages de chimère ;La soie est vaine comme l’âme, l’âme ment.

Ensemble

C’est nous qui vêtirons la femme mensongère.

La plus vieille qui tourne un fuseau

Vous qui tissez ainsi la Vie en œuvres lentesVoyez, qui s’ensanglante autour de mon fuseau,La pourpre, fil à fil, des laines violentes ;

Ce sera la tunique ardente ou le manteau,Et la Mort à jamais en vêtira un soirLa trame furieuse ou l’atroce lambeau,

Et mon rouet d’ébène aide mon fuseau noir !

L’une

Les arbres ont laissé tomber sur lues mains lassesDes feuilles, une à une, et des gouttes de pluieEt les fils ont tramé le feston des rosaces.

L’autre

Le vent embrouille et mêle en mes mains fatiguéesLa soie où la nuance se teinte et varieSelon qu’au ciel se fonce ou fuit une nuée !

Ensemble

La face du vent pleure aux larmes de la pluie.

La plus vieille

Rentrons, la tâche est faite et le fuseau se tait !Les Tisserandes vont avec la FilandièreEt la pluie et le vent rôdent par la forêt.

Emportez le métier et l’aiguille ouvrière,Il pleut sur nos cheveux, mes sœurs, il pleut là-basEt dans le vent au loin battent les cœurs du lierre !

Les arbres, tour à tour, retiennent de leurs brasLe vent brusque qui fuit de leur étreinte et traîneLes feuilles en émoi que soulèvent ses pas ;

Il pleut sur nos cheveux, il pleut dans la fontaineEt l’averse déjà rit à travers ses pleurs !Toute la terre embaume impétueuse et saine

Vers celle-là qui vient debout parmi les fleurs.

Le chœur s’est retiré. Le soleil illumine de nouveau la forêt ; on entend l’eau qui s’égoutte des branches ; une tiédeur molle s’exhale. Tous deux entrent ; lui vêtu d’un manteau sombre. Elle, rieuse et langoureuse, qui marche onduleusement ; une draperie légère de gaze embrume son corps nu. Ses cheveux mal rassemblés croulent à demi sur sa nuque. Elle tient des roses à la main.

Elle

Veux-tu ces roses ?Elles sont fraîches à mes mains mouilléesEt je me suis agenouillée

Pour les cueillir sur la terre chaude ;Veux-lu ces roses ?Prends la plus belleJe voudrais que lu la respires, toi qui marchesSans te pencher sur elles,Et je voudrais, à ces mains pâles que tu cachesSous la bure de ton manteau grave,Voir une de ces fleurs en flamme, la plus belle,Et je veux que tu marchesDevant mon rire clair, une fleur à la main.

Elle lui tend la fleur qu’il ne prend pas et qui tombe.

La pluie et le soleil tissent d’or et de soieTon manteau sombre et te font joyeux le chemin ;La lumière t’enlace aux toiles de sa joie.Pourquoi triste toujours d’ombre vêtu ?Pourquoi as-tuJeté la rose sans avoir souri,Pourquoi n’as-tu pas riÀ cette fleur ?

Aimes-tu mieux mes lèvres ?Ma bouche est encore mouillée et fraîcheD’avoir baisé les fleurs avant de te les tendre.Ô toi qui n’aimes pas les roses que je cherche

Parmi les épines des branches,Ô toi qui n’aimes pas la forêt odorante,Toi que le jour joyeux rend plus sombre et pareilAux houx dont le feuillage est noir dans le soleil.

Tout rit et chante, les feuilléesS’égouttent sur les fleurs et les mousses,Toute la forêt est mouillée,Il pleut en diamants dans le miroir des sources ;Goûte mes lèvres qui sont douces.

Tu me repousses.

Un nuage passe sur les arbresLe ciel se marbre,La forêt qui fut d’or s’éteint et stagne verte.Voici l’averse…Il va pleuvoir.

Le soleil reparaît.

Je savais bien que tu voudrais ma bouche ;Pourquoi tes mains sont-elles froides que je toucheDe mes lèvres sous ton manteauQuand le sourire va monter à ta faceEt te faire joyeux et beau,Quoi que tu fassesPour rester taciturne et sérieuxMalgré cette forêt qui chante et où tu passes ?

Regarde-la qui pleut de soleil et ruisselleEn larmes claires et qui luit et qui s’ocelle,Glauque d’émeraude et d’or comme un paon qui roue…Vois, une goutte d’eau a coulé sur ma joueEt elle s’arrête et tremble au coin de ma lèvrePuis, fraîche, glisse entre mes seins et, toute tiède,Je frissonne un peu pâle et toute chatouillée ;Ma chevelure croule à demi et mouilléeElle est si lourde que son poids me lasse et pèseComme de l’or qui se fondrait et serait tiède.Ah ! je voudrais dormir dans ce qu’en moi je sensDe délices et les mains à ma nuque…

SensL’odeur de ma peau moite et touche ma peau nueOù toute une tiédeur en parfums m’est venueQui m’accable et m’embaume et tu respireraisEn mon souffle l’odeur de toute la forêt…Oh ! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources !Des endroits de ma peau se veloutent de mousses,Il me semble aujourd’hui que mes seins sont éclos,Si je pleurais de doux ramiers seraient l’échoEt des abeilles sont éparses dans mes rires,Et parmi la douceur de l’air où je m’étireJe me semble plus grande et je me sens plus belleEt magnifique de la Vie universelle !Écoute aussi le vent qui chante et rit et passe ;Toute la forêt pleut de son rire clair,La branche à la branche s’entrelaceEt là-bas, très loin, à traversLes chênes bruns et les pins verts,On dirait que le vent plus grave, c’est la Mer.

Souviens-toi de la plage et des algues et des coquillesOù je dormais nue et tranquilleEt comme tu me regardaisDormir ainsi sur la grève douce.

Le vent s’est tu et voici dans la sourceMon visage qui s’apparaîtSous sa couronne de cheveux et de forêt ;La source est un miroir lorsque le vent se tait ;Mon voile autour de moi flotte comme une brumeDe soleil et on la dirait l’ancienne écumeM’attestant, de la mer, naïve, provenue,Et de toute ma chair tiède je me sens nueEt l’eau m’attire…Regarde comme elle est claire à la fontaineÀ qui s’y mireEt comme elle doit être fraîche à qui s’y baigne.

Me voici sur le bord de la fontaine claireEt mes cheveux qui vont s’écrouler en arrièreMêleront leur cascade d’or à l’eau d’argent,Et ma poitrine, avec ses deux seins en avant,Surgira de ma robe autour de moi tombée,Et, debout, un instant, auprès de l’eau bordéeD’iris et de glaïeuls et de plantes flexibles,Je me tiendrai pareille aux Nymphes invisiblesQui hantent la forêt ou, Sirènes, la mer ;Alors je descendrai, rose dans le flot clairAvec sa grande ride en cercle autour de moi,Et je te sentirai monter, ô cristal froidDes sources, de mes jambes jusques à mon ventreEt à mes seins et mes épaules, puis plus lente,Rieuse et les yeux clos, je plongerai ma têteQue tu verras parmi les herbes disparaîtreDans le remous ondé de mes grands cheveux d’or.Dis, ne veux-tu pas que je sois celle qui sortDe l’eau, éblouie et, debout avec un rire,Se dresse toute nue anxieuse et s’étireEt qui s’endormirait fondue entre tes bras ?

Elle s’est retournée vers lui. Sa robe entr’ouverte la montre nue. De ses mains élevées elle soulève sa chevelure et apparaît un instant sur la forêt illuminée qu’assombrit un nuage subit.

Lui

Il va à elle les poings levés, menaçant. Elle se prosterne.

Je ne veux pas !

Ô forêt qui ris vaste d’or et de soleilDe la voir nue ainsi de la nuque à l’orteilÉteins ton flamboiement d’eaux, d’arbres et de roses,Sois obscure ! tais-toi, profonde ! chaste, sauveCelui qui vint vers toi couvert du manteau noir,Celui qui se révolte et qui ne veut plus voirTon immense baiser qui l’enivre et l’étouffeLui monter peu à peu en riant à la bouche.Vent de l’ombre ! viens-t’en des feuilles et des antresVers l’Étrangère en fleur qui dévoile son ventreEt, les seins nus, étale, obscène en sa beauté,Sa chair de printemps ivre et ses cheveux d’été !Trouble l’eau qui la mire et convoite sa grâceEt souffle-lui ta voix furieuse à la faceEt emporte avec toi, par delà mes pensées,Les paroles que cette bouche a prononcées,Ivre de sa chair moite et de ses duvets chauds,Qui, lèvre à lèvre, ont fait balbutier l’écho !Et moi, si j’ai rêvé sa nudité impureAu bord des mers, jadis, à l’aurore, je jureQue je voulais, magicien au manteau noirDe la tristesse et de la science et du soir,Éveiller dans ce corps d’où les Dieux l’ont chasséeUne âme grave égale à ma haute Pensée !Pourquoi es-tu venue ainsi sur mon chemin ?Lorsque je dors je sens ton souffle sur mes mains

Et ta bouche ne sait que le baiser et rireAux abeilles que d’être douce tu attires ;Un éternel soleil semble farder ta joue,Ta chevelure au moindre geste se dénoue,Ton sein sort de ta robe et ton ventre soulèveL’étoffe claire qui palpite quand tu rêves,Lasse et molle de ton animale tiédeur,Couchée avec les yeux ouverts, parmi les fleurs,Ou paresseuse avec les coudes sur les roses ;Je te sens odorante et je te songe fauve.Va-t’en car je te chasse, impure, et je suis lasDes touffes d’ambre et d’or qui frisent sous tes bras,De ta bouche où je bois comme des fruits qui fondent,De ta chevelure dont la houle t’inondeEt que je voudrais prendre à la poignée et tordre,De tes seins que tu me tends pour que je les morde,De ton ventre où je sens sous ma main qui le toucheUn soubresaut de bête engourdie et farouche,Et de toute la vie ardente et bestialeQu’autour de toi ta chair dans l’été roux exhale !

Le vent souffle.

Je te chasse, va-t’en, recule ou sois une autre,Car je suis las de cette bête qui se vautreEt qui se cambre et qui s’étire et qui est nue,Va-t’en ! sinon de toute ma colère accrue,Comme ce vent qui souffle et gronde dans les chênes,Sourd comme mon courroux, âpre comme ma haine,Je frapperai ton corps vil avec cette cordeEt, surgie avec tes grands cheveux qui se tordentDans l’orage, à travers les bois et la feuillée,Par la pluie et le vent, tu fuiras, fouaillée !Et moi, tragique avec mes deux mains violentes,(Elles, faites, hélas, pour le Livre et la Lampe !)Drapant sur mon Destin plus grave et sans espoirLe pli mystérieux de mon lourd manteau noir,Je regarderai fuir dans la forêt faroucheLe cri désespéré qui tordra cette boucheEt se cabrer, parmi le vent vaste en ses crins,La Bête aux cheveux d’or qui me léchait les mains.

Mais tu pleures, je vois tes larmes ; il me sembleQu’une main grave enfin sur ta nuque rassembleTes cheveux et te voici douce dans tes larmesQui font déjà de toi presque un peu une femme.Le ciel est noir et voici que la chair s’épure ;On dirait que cette ombre enfin te transfigureEt je vois poindre en toi comme une sœur sacrée ;Je te bénis, sanglot qui l’as transfigurée !

Une cendre avec l’ombre éteint ses cheveux roux,Elle est moins nue ainsi d’être humble et à genoux.Voici l’été qui meurt et c’est l’autre saison.Veux-tu me suivre au seuil de ma haute maisonEt l’asseoir, auprès de la table, sous la lampe,Silencieuse et docte et un doigt à la tempe ?Veux-tu l’exil du songe où ton pas va me suivre.Idole calme avec un coude sur le Livre,Pareille à ma pensée et la main au fermoir ?Veux-tu marcher en paix vers les routes du soirCar tu pleures et lu renais de par ces larmes ?Et celles-là vont faire de toi une femme.

Il lui montre les Tisserandes qui s’avancent lentement à travers les arbres. Elles portent des étoffes, et l’une des sandales. Elles viennent dans un long rayon de soleil pâle entre deux nuées d’orage.

Lève-toi, car voici les heures qui se hâtent !Vêtez-la. Donnez-lui le voile et les sandales.Le manteau qui s’agrafe et la robe tenace ;Nattez ses lourds cheveux en ordre, et que leur masseNaïve orne son front de leur miel indulgent ;Que ses bagues soient d’or et son collier d’argentCar il faut que soit belle et noble la Pensée ;Donnez-lui maintenant la corbeille tresséeEt placez-y la clef de la porte et le pain.Haute et grave c’est là maintenant son Destin.Et maintenant, ô sœur, qui retrouvas ton âmeDans la pluie éblouie et l’orage des larmes,

Toi qui marchas longtemps sur la grève et la mousseAvec tes deux pieds nus par des routes trop douces,Qu’entre les durs cyprès l’écho de tes sandalesRésonne chastement sur le marbre des dallesEt s’éloigne vers l’ombre et ne s’entende plus ;

Les Tisseuses l’ont coiffée et vêtue. Il la prend par la main, se retournant.

Adieu comme à toi Mer, Forêt !

Elle

Le suivant.

Il l’a voulu !

Le vent a cessé, le soleil a disparu ; de grosses gouttes de pluie tombent. Les Tisseuses restent seules.

L’une des tisseuses

Voici que pleure parmi l’ombre la forêt.Ô sœurs, le vent s’est tu et la pluie, une à une,Fond en larmes comme quelqu’un qui pleurerait.

Les grands iris au bord de l’eau tendent leurs urnes ;La fontaine est de marbre et la source de pierre,Et les ronces crispent d’épines leur rancune.

Le vent a défleuri la rose, la première,Et demain tomberont les feuilles déjà mortes ;La pluie et la forêt pleurent la Nymphe claire.

Ses doux seins fleurissaient la grâce de son torseEt la nature souriait avec sa bouche ;Les grands arbres aimaient sa chevelure torse.

Elle était la chair bonne et la volupté douce,Le délice d’aimer et l’ivresse de vivre,Le soleil sur la fleur et le ciel sur la source.

Elle a quitté toute la forêt pour le suivre.

La plus vieille

Elle était la Nature ; il a voulu la FemmeEt sans avoir compris pourquoi elle était nueIl a fait un flambeau de ce qui fut la flamme,

De ce qui fut l’aurore et le vent et la nueIl a fait le fouet, la pluie et le tison ;Il maudira le jour où il l’aura connue.

Car sa Lampe mettra le feu à la maison ;Et la voici debout à peine sur le seuilQue la Mort avec elle entre dans la maison.

Avec le manteau sombre elle a vêtu le deuil ;La ruse craque au pas prudent de ses sandales,Et ses cheveux nattés sont déjà de l’orgueil ;

Son voile est le mensonge et l’or vil de ses baguesEst pareil aux serments auxquels je vois sourireLa froide cruauté de sa face de marbre.

Ô ma sœur, je le vois pleurer de ce sourire !

L’une

Le pain blanc que ses mains portent dans la corbeilleEst la cendre de l’Espoir et sa nourriture ;La douleur mûrira par grappes à ses treilles.

L’autre

Et la clef qui sursaute et tinte à sa ceintureOuvre la porte d’ombre et la chambre où s’agitentL’inquiétude en sang que le soupçon torture,

Ensemble

La luxure qui mord et le souci qui griffe.

La plus vieille

Puisqu’il n’a pas compris la Nymphe aux cheveux d’orQui voulait se baigner plus nue à la fontaine,Et puisqu’il n’a pas reconnu celle qui dortAuprès de la mer vaste où nue est la Sirène,Puisqu’il a dédaigné la Nymphe aux cheveux d’or,Qu’il s’en aille à jamais où son Destin le mène,

Et que la Femme, hélas ! le conduise à la mort.

Le ciel est tout à fait noir. Un éclair brille et se casse comme un glaive. Au soleil couchant, la même grève qu’à l’aurore. Sur le sable il est étendu mort, auprès de lui elle se tient vêtue d’une sorte de longue robe glauque dont la traîne se contourne caudale et écaillée

Elle

Ô pauvre frère aux yeux de songe et de science,Toi qui veillais dans l’ombre et ne souriais pasÔ triste frère aux yeux de science et de songe,Toi qui veillais dans l’ombre,Du soir à l’aube lente,Es-tu si las,Si las, mon frère, que tu n’aies voulu vivre.Si triste, mon frère, que tu gisesEnfin dormant sur cette grève, toi qui dorsTandis que le soleil tiédit mes cheveux d’orQui se déroulent et ruissellent et qui viventEn leurs langueurs d’algues et d’or,Ô toi qui dors !

Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs,Il y avait des roses dans la forêtEt des iris près de la fontaine et prèsDes ruisseaux, et, le long de la Mer,Sur les grèves, poussaient dans le sable roseLes chardons bleus et les herbes mauves.Et j’étais belle et nue et tièdeEt douce à tes lèvres,De tout mon corps et de mes lèvres.Et tu pouvais baiser ma bouche,Et tu pouvais toucher mes seins,Avec tes mains,Me toucher toute !

Il fallait manier mes cheveuxComme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes,Où de l’or se mêle aux reflets bleus ;Il fallait regarder mes yeuxComme on regarde l’eau qui luit en flaquesSur le sable plus doux à toucher qu’une joue ;Il fallait toucher mon ventreComme on joueÀ flatter de la main une vague qui s’enfleEt se gonfle et s’apaise et qui n’écume pas,Et suivre en souriant la trace de mes pasEt sourire et chanter et vivreSans épeler le pied du Destin sur le LivreDe la grève où la mer efface chaque jourLe vain grimoire triste auquel tu t’appliquas ;

Il fallait mettre en tes penséesDu vent, du soleil et de l’amour,Toute ma chairVivante à la tienne enlacée,Et sur la bouche grave et pâle de ton songeMa bouche fraîche !

Je n’ai pas en moi de fantôme pour ton ombre,Je ne suis pas l’ombre que ton rêve cherche ;Pourquoi m’as-tu voilée ainsi de robes lourdesEt fermé sur ma chair le manteau graveQue crispaient à mon col les ongles de l’agrafe ?Pourquoi par le mensonge qui me couvreDe ses plis m’as-tu faite semblable aux autres femmes,Moi la pure, la vivante, la nue,Pourquoi m’avoir vêtue ?

Ô tresses qui faites de la chevelureOù le vent chanteEt qui croule sur l’encolureL’or roux de sa vague vivante,Ô tresses qui faites de la chevelureTressée et haute et qui se recourbe et qui se dresseLe casque d’or de quelque guerrière méchanteOù la chimère, hélas ! se love dans la tresseEt darde sa langueQui siffle et qui s’effile en quelque boucle ardente,Ô lourds cheveux qui se façonnent en casque,Ô robes dont la traîne écaillée et qui rampeGlauque et sinueuse et bleueFigure à ma nudité ambiguë une queueFabuleuse !

Tu m’as voulue ainsi fardée et fabuleuseMoi la simple, moi la rieuse.Fille de la mer glauque et du soleil joyeux,Tu m’as voulueAinsi, moi dont le sort est d’être nueComme la mer et comme les roses,Et c’est à causeDe tout cela que tu es mort, ô pauvre frère,Aux yeux de songe et de science, ô funéraireEt doux amant, hélas ! qui ne m’as pas connueParce que je riais et que tu me vis nue.

Ah ! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort,Dors donc, dors !Les fleuves coulent vers la merCalmes et graves à traversLes plaines grasses et les forêts ;Il y a des iris auprèsDes fontaines, et des roses, et des oiseaux.Et des abeilles !

Le Désir à sa bouche accouple les roseauxEn flûtes doubles et chante et s’émerveilleD’être la Vie…Et tu es mort !

Et nous voici l’un et l’autre près de la mer.Ami, ton âme, hélas ! n’a pas compris ma chairEt c’est en vain que j’ai déroulé mes cheveux,Et c’est en vain que j’ai marché nue à tes yeux ;Tu passas, et le soir, ami, t’ouvre sa porte,Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes.

Elle se relève.

Et me voici encor debout devant la mer.

Elle se tient debout en sa robe glauque, écaillée, aux derniers rayons du soleil. La mer a monté, les vagues déferlent sur le sable et emportent le cadavre.

Ô souveraineQui montes en vagues d’écumes et roulesSur la grève la volute de tes houles,Ô souveraineQui écumes et qui ruisselles, ô MerPropice et maternelle à ma chair,Ô moi, partie et revenue.Reprends-moi nue,Berce mes cheveux d’or parmi tes algues rousses,Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines,Gonfle tes vagues contre ma poitrine,Ô souveraine, ô bonne, ô douce.Mêle mes ongles à tes coquillesEt mes lèvres à tes coraux.Fais de mes oreilles des conques pour tes échos,Ô souveraine,Fais-moi toi-mêmeJusqu’au jour où, surgie encor de ton écume,J’apparaîtrai encor la même,Peignant à mes cheveux les perles de l’écumeQui couleront sur mes seins, une à une,J’apparaîtrai !Ô souveraine,Reprends-moi en ton flot maternel et sacréCar je suis revenue ;Moi la Vivante, moi la NueÔ souveraine,Reprends-moi nue,Moi ta Sirène !

Une vague plus haute l’emporte dans sa volute. Puis la mer se calme, étale. Le crépuscule efface les rochers, la grève. Le ciel commence à s’étoiler, et, de très loin, à la proue d’un navire invisible on entend, plus distincte et plus proche à mesure qu’il parle, la voix du veilleur de proue :

Le veilleur de proue

Je suis celui qui saigne sur la proue…Les uns m’ont craché au visage,Les autres m’ont frappé à la joue,Certains plus sagesBoivent ou se disputent et jouentMa robe aux dés et moi, nu dans ma chair,Je saigne sur la proue,Je saigne sur la Mer !Elle est belle sans doute ce soir sous les étoilesQui montent et que je ne vois pas…Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles !Et que je meure, je suis las,Las de mes yeux sanglants et de ma chair qui saigneEt de vos cris vous qui m’avezCloué sur la proue et m’avezBouché les oreilles de cirePour que je n’entende pas les Sirènes,Et aveugléPour que je ne voie pas les Sirènes,Vous qui m’avez cloué avec des riresQui redoublaient à chaque clouSur la proue et m’avez cru fouAlors que seul j’y vois clair,Moi qui voyais des Sirènes sur la MerVous disiez qu’elles n’existent pas,Vous disiez qu’elles ne peignent pasLeurs cheveux d’algues, une à une,Souriantes au-dessus de l’écume ;Et ceux qui viennent de la terre, avec encorÀ leurs talons la glèbe grasse du labourEt les feuilles sèches de la forêt, avec encorÀ leurs mains le geste gourdDe la charrue ou de la herse ou de la hache,Tous ceux-là criaient avec vousQue j’étais fou,Qu’en les champs il n’est plus de Faune qui se cacheAccroupi dans les blés d’où sortent ses cornes,Et que dans les bois mornesLes hêtres tombent, branche à branche, au crépusculeAu heurt des haches,Arbre par arbre,Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade,Et qu’on n’entend plus galoper par la plaineLe Centaure emportant la Nymphe des fontainesSur sa croupe, riant dans l’ombre, toute nue,Et que le temps est mort des faces inconnuesQui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit :Masques de l’antre où rit la bouche de l’écho,Visages du rocher, yeux des eaux,Destins à nous venus dans la nuit et le ventEt signes du silence où quelqu’un est vivant !Vous avez dit que tout est mortEt qu’il n’y a plus rien en face de notre âme !

Sur les mers de houles et d’orLevez les rames,Et chantez dans la nuit et voguez dans le ventSans voir ce que je vois moi qui saigne à l’avantDu navire où vous avez cloué ma chairD’Argus mystérieux où chaque clouOcelle un œil qui saigne et voit, Paon de la Mer,Moi qui trône et roueDe toutes mes blessures bleuâtres sur la proue !Car je les vois,Car je la vois,J’entends leurs voix,J’entends sa voix,Il y a des Sirènes sur la Mer,Une Sirène sur la Mer !

728 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jeux rustiques et divins, Mercure de France, Paris, 1897· numérisation poesies.net· Sources