Les jeux rustiques et divins, 1897· Les roseaux de la flûte
L’Obole
Toi qui es un Vivant‖ et moi qui suis une Ombre,Parlons-nous d’un bord à‖ l’autre du fleuve sombreDont l’onde coule encore‖ entre nos Destinées,Et dis-moi, ce printemps,‖ si les brises sont nées,Si le noir cep toujours‖ porte la grappe lourde,Si le vin frais à l’outre‖ est tiède dans la gourde,Et si les rauques paons‖ et si les coqs sonoresChantent au crépuscule‖ et chantent à l’aurore,Si l’abeille bourdonne‖ et si le cygne est blanc,Si le ciel, chaque soir,‖ s’étoile, si le ventPenche l’arbre qu’il tord‖ et courbe les blés longs,S’il est tantôt zéphyre‖ et tantôt aquilon,Brusque ou sournois, âpre ou‖ léger, tendre ou farouche,Mystérieux, soufflant‖ sa force à pleine boucheOu faible et caressant,‖ trop bas pour que l’entende.Le brin d’herbe qui plie‖ ou la feuille qui tremble ;Dis-nous, versent-elles encore,‖ nos fontaines,Dans leurs bassins rompus‖ leurs vasques encor pleines ?Le fruit à l’espalier‖ mûrit-il chaque automne ?L’année alternative,‖ égale et monotone,Fait-elle rire Avril‖ à l’écho et répondreÀ sa voix claire Août‖ qui sommeille sous l’ombreDes arbres hauts‖ d’où tomberont les feuilles mortes ?Entend-on les rouets‖ ronfler au seuil des portesEt les flûtes chanter‖ au delà de la haie,Si douces que leur chant,‖ heure par heure, égaieLe jour clair qui se lève‖ et le soir las qui tombe ?Dis-moi les sources, les‖ vergers et les colombesEt l’Amour au-devant‖ des heures bienvenuesQui fait rire au miroir‖ les femmes pour lui nues ;Dis-moi les doubles seins‖ et les bouches et toutesLes choses qui jadis,‖ là-bas, me furent douces.La chevelure, nuit‖ et soleil ! et les hanchesSœurs des lyres d’argent‖ et des amphores blanches,Toute la Vie éparse‖ et toute la BeautéAvec les Dieux debout,‖ beaux en leur nudité.Mais je crains, Voyageur,‖ hélas ! qui viens de vivreEt qui restes ainsi‖ sur la suprême rive,Taciturne et tenant,‖ pour obole, à la main,Un caillou ramassé‖ aux pierres du chemin,Que tu ne saches, à‖ te voir muet et nu,Rien de ce qu’en mes jours‖ terrestres j’ai connu,Et que pour toi l’aurore‖ ait été sans oiseauxEt la treille sans grappe‖ et l’onde sans roseaux.La lèvre sans sourire,‖ et sans baisers la bouche,Puisque, sur l’eau funèbre‖ où déjà ton pied touche,Tu n’as, pour obtenir‖ ton passage vers l’OmbreQui te parle de l’autre bord‖ du fleuve sombre,Ni l’obole où s’incruste‖ à jamais dans l’airainL’effigie aux yeux clos‖ de quelque grand Destin,Ou pour fléchir Caron‖ qu’il te faudra prier,Ni la divine fleur‖ ni le divin laurier.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jeux rustiques et divins, Mercure de France, Paris, 1897· numérisation poesies.net· Sources