Les jeux rustiques et divins, 1897· Aréthuse· Flûtes d’avril et de septembre
Le Faune au Miroir
Tristesse, j’ai bâti‖ ta maison, et les arbresMélangent leur jaspure‖ aux taches de tes marbres,Tristesse, j’ai bâti‖ ton palais vert et noirOù l’if du deuil s’allie‖ aux myrtes de l’espoir ;Tes fenêtres, dans le‖ cristal de leurs carreaux,Reflètent des jardins‖ de balustres et d’eauxOù s’encadre le ciel‖ à leur exactitude ;L’écho morne y converse‖ avec la solitudeQui se cherche elle-même‖ autour de ses cyprès ;Plus loin c’est le silence‖ et toute la forêt,La vie âpre, le vent‖ qui rôde, l’herbe grasseOù se marque, selon‖ la stature qui passe,Un sabot bestial‖ au lieu d’un pied divin ;Plus loin, c’est le Satyre‖ et plus loin le SylvainEt la Nymphe qui, nue,‖ habite les fontainesSolitaires où près‖ des eaux thessaliennesLe Centaure en ruant‖ ébrèche les cailloux,Et puis des sables gris‖ après des sables roux,Les monstres du Désir,‖ les monstres de la Chair,Et, plus loin que la grève‖ aride, c’est la Mer.
Tristesse, j’ai bâti‖ ta maison, et les arbresOnt jaspé le cristal‖ des bassins comme un marbre ;Le cygne blanc y voit‖ dans l’eau son ombre noireComme la pâle Joie‖ au lac de ma mémoireVoit ses ailes d’argent‖ ternes d’un crépusculeOù son visage nu‖ qui d’elle se reculeLui fait signe, à travers‖ l’à jamais, qu’elle est morte ;Et moi qui suis entré‖ sans refermer la porteJ’ai peur de quelque main‖ dans l’ombre sur la clé ;Et je marche de chambre‖ en chambre, et j’ai voiléMes songes pour ne plus‖ m’y voir ; mais de là-basJe sens encor rôder‖ des ombres sur mes pas,Et le cristal qui tinte‖ et la moire que froisseMa main lasse à jamais‖ préviennent mon angoisse,Car j’entends dans le lustre‖ hypocrite qui dortLe bruit d’une eau d’argent‖ qui rit dans des fleurs d’orEt la stillation‖ des antiques fontainesOù Narcisse buvait‖ les lèvres sur les siennesPar qui riait la source‖ au buveur anxieux ;Et je maudis ma bouche,‖ et je maudis mes yeuxD’avoir vu la peau tiède‖ et touché l’onde froide,Et, quand mes doigts encor‖ froncent l’étoffe roide,J’entends, de mon passé‖ bavard qui ne se tait,Les feuilles et le vent‖ de la vieille forêt ;Et je marche parmi‖ les chambres solitairesOù quelqu’un parle avec‖ la feinte de se taire,Car ma vie a des yeux‖ de sœur qui n’est pas morte ;Et j’ai peur, lorsque j’entre,‖ et du seuil de la porte,De voir, monstre rieur‖ et fantôme venuDe l’ombre, avec l’odeur‖ des bois dans son poil nu,Quelque Faune qui ait‖ à ses sabots sonoresDe la boue et de l’herbe‖ et des feuilles encore,Et, dans la chambre‖ taciturne, de le voirDanser sur le parquet‖ et se rire aux miroirs !
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a arbres / marbres féminine, classiqueb noir / l’espoir masculine, classiquec carreaux / d’eaux masculine, classiqued exactitude / solitude féminine, classiquee cyprès / forêt masculine, non classiquef grasse / passe féminine, classiqueg divin / Sylvain masculine, classiqueh fontaines / thessaliennes féminine, classiquei cailloux / roux masculine, classiquej Chair / Mer masculine, classiquea arbres / marbre féminine, non classiqueb noire / mémoire féminine, classiquec crépuscule / recule féminine, classiqued morte / porte féminine, classiquee clé / voilé masculine, classiquef là-bas / pas masculine, classiqueg froisse / angoisse féminine, classiqueh dort / d’or masculine, non classiquei fontaines / siennes féminine, classiquej anxieux / yeux masculine, classiquek froide / roide féminine, classiquel tait / forêt masculine, classiquem solitaires / taire féminine, non classiqueo venu / nu masculine, classiquep sonores / encore féminine, non classiqueq voir / miroirs masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 1.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jeux rustiques et divins, Mercure de France, Paris, 1897· numérisation poesies.net· Sources