Les jeux rustiques et divins, 1897· Poèmes divers
Les Fontaines
Les trois fontaines d’or‖ qui chantaient dans ma vieSont mortes à jamais‖ dans la beauté d’un soirOù la Tristesse en pleurs‖ sourit à qui l’oublie,Et la Joie a baisé‖ la bouche de l’Espoir ;
Car les fontaines d’or,‖ de marbre et d’eau, en l’ombreDu passé qui chantait‖ par leurs voix et pleurait,Car les fontaines d’or,‖ de marbre et d’eau qui tombeGoutte à goutte se sont‖ tues dans la forêt.
Fontaines ! vous avez‖ connu ma face pâlePenchée éperduement‖ sur vous, et de mes mainsOnt glissé tour à tour‖ les rubis et l’opaleDans l’onde sans réponse‖ au cœur de vos bassins.
Toi qui dormais dans l’or‖ des feuilles de l’automne,Mystérieuse‖ entre les roseaux et tout prèsDe l’allée où le vent‖ qui passe et rôde écorneSa plainte suraiguë‖ aux pointes des cyprès ;
Toi qui pure, sans fond,‖ silencieuse et noire,Entre tes bords de marbre‖ encadres tristementLe fluide métal‖ de ta morne mémoire,Médaille du Narcisse‖ en ton onde dormant ;
Toi que les soirs en sang‖ empourprent de blessures,Comme si le Jour, las‖ des luttes de la Nuit,Venait laver parmi‖ ton flot ses mains impuresD’avoir cueilli des fleurs,‖ des grappes et des fruits ;
Oh toutes trois, dans l’ombre‖ ou la clarté, Fontaines,Toutes trois vous avez‖ chanté dans mon DestinEt mes soirs obstinés‖ et mes heures hautainesSont venus consulter‖ vos miroirs incertains.
Je m’y suis vu celui‖ qui saigne et qui s’abordeEt s’est perdu et se‖ retrouve et l’ÉtrangerQui porte en son manteau‖ noir que les ronces mordentLe morceau de pain noir‖ qu’il ne veut pas manger.
Je m’y suis vu avec‖ la face de mon songeEt j’y reconnaissais,‖ au-devant de mes yeux.Dans ce miroir plus trouble‖ où l’ombre se prolonge,Le fantôme éloquent‖ au flot silencieux.
La bouche de ma faim‖ y criait sa colère,Les doigts de mon désir‖ y crispaient leur effortEt mon orgueil s’est vu‖ dans cette source claireAuréolé dans l’eau‖ ridée en cercles d’or ;
Mais un vent furieux‖ s’est levé sur ma VieÀ l’aurore, venant‖ de l’aube et de la mer,Avec une senteur‖ de rose épanouie,Une odeur mielleuse‖ et un parfum amer ;
Et dans ce souffle pur,‖ radieux et farouche,Qui glissait sur la grève‖ et courbait la forêt,Je me tenais laissant‖ par ma main sur ma bouchePasser entre mes doigts‖ le vent qui m’enivrait,
Le vent mystérieux‖ de l’amour qui vers l’ombreEmporta, dans son vol‖ éployé vers le soir,La voix des sources d’or‖ qui dans mon âme sombreAvaient chanté longtemps‖ au milieu du bois noir.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a vie / l’oublie féminine, classiqueb soir / l’Espoir masculine, classiquea l’ombre / tombe féminine, assonanteb pleurait / forêt masculine, classiquea pâle / l’opale féminine, classiqueb mains / bassins masculine, classiquea l’automne / écorne féminine, assonanteb près / cyprès masculine, classiquea noire / mémoire féminine, classiqueb tristement / dormant masculine, classiquea blessures / impures féminine, classiqueb Nuit / fruits masculine, non classiquea Fontaines / hautaines féminine, classiqueb Destin / incertains masculine, non classiquea s’aborde / mordent féminine, non classiqueb l’Étranger / manger masculine, classiquea songe / prolonge féminine, classiqueb yeux / silencieux masculine, classiquea colère / claire féminine, classiqueb effort / d’or masculine, non classiquea Vie / épanouie féminine, classiqueb mer / amer masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb forêt / m’enivrait masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb soir / noir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 2.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jeux rustiques et divins, Mercure de France, Paris, 1897· numérisation poesies.net· Sources