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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1613· Premieres Œvvres de M. Regnier

SATYRE XIII. « I’ay pris cent et cent fois la lanterne en la main »

Mathurin Régnier· 188 vers

I’ay pris cent et cent fois la lanterne en la mainCherchant en plain midy parmy le genre humain,Vn homme qui fust homme et de faict et de mineEt qui peust des vertus passer par l’estamine :Il n’est coing et recoing que ie n’aye tantéDepuis que la nature icy bas m’a planté.Mais tant plus ie me lime et plus ie me rabote,Ie croy qu’à mon aduis tout le monde radote,Qu’il a la teste vuide et sans dessus dessousOu qu’il faut qu’au rebours ie sois l’vn des plus fous.C’est de nostre folie vn plaisant stratagesme,Se flattant de iuger les autres par soy-mesme.Ceux qui pour voyager s’embarquent dessus l’eau,Voyent aller la terre et non pas leur vaisseau,Peut estre ainsi trompé que faucement ie iuge,Toutesfois si les fous ont leur sens pour refuge,Ie ne suis pas tenu de croire aux yeux d’autruy.Puis, i’en sçay pour le moins autant ou plus que luy.Voylà fort bien parlé si l’on me vouloit croire,Sotte presomption vous m’enyurez sans boire.Mais apres en cherchant auoir autant couruQu’aux Auans de Noel fait le Moyne Bourru,Pour retrouuer vn homme enuers qui la SatyreSans flater, ne trouuast que mordre et que redire,Qui sceust d’vn chois prudent toute chose éplucher,Ma foy si ce n’est vous ie n’en veux plus chercher.Or ce n’est point pour estre esleué de fortune,Aux sages comme aux fous c’est chose assez commune,Elle auance vn chacun sans raison et sans chois,Les fous sont aux echets les plus proches des Roys.Aussi mon iugement sur cela ne se fonde,Au compas des grandeurs ie ne iuge le monde,L’esclat de ces clinquans ne m’esblouit les yeux,Pour estre dans le Ciel ie n’estime les Dieux,Mais pour s’y maintenir et gouuerner de sorteQue ce tout en deuoir reglement se comporte,Et que leur prouidence egallement conduitTout ce que le Soleil en la terre produit.Des hommes tout ainsi ie ne puis recognoistreLes grans : mais bien ceux là qui meritent de l’estre,Et de qui le merite indomtable en vertu,Force les accidens et n’est point abatu,Non plus que de farceurs ie n’en puis faire conte.Ainsi que l’vn descend on voit que l’autre monte,Selon ou plus ou moins que dure le roollet,Et l’habit faict sans plus le maistre ou le vallet.De mesme est de ces gens dont la grandeur se ioüe,Auiourd’huy gros, enflez sur le haut de la roüe,Ilz font vn personnage, et demain renuersez,Chacun les met au rang des pechez effacez.La faueur est bizarre, à traitter indocille,Sans arrest, inconstante, et d’humeur difficille,Auecq’ discretion il la faut carasser :L’vn la perd bien souuent pour la trop embrasser,Ou pour s’y fier trop, l’autre par insolence,Ou pour auoir trop peu ou trop de violence,Ou pour se la promettre ou se la desnier,En fin c’est vn caprice estrange à manier,Son Amour est fragile et se rompt comme verre,Et faict aux plus Matois donner du nez en terre.Pour moy ie n’ay point veu parmy tant d’auancez,Soit de ces temps icy, soit des siecles passez,Homme que la fortune ayt tasché d’introduire,Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire.Or d’estre cinquante ans aux honneurs esleué,Des grands et des petits dignement approuué,Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle,Ie n’ay point veu de sots auoir faict ce miracle.Aussi pour discerner et le bien et le mal,Voir tout, congnoistre tout, d’vn œil tousiours égal,Manier dextrement les desseins de nos Princes,Respondre à tant de gens de diuerses Prouinces,Estre des estrangers pour Oracle tenu,Preuoir tout accident auant qu’estre aduenu,Destourner par prudence vne mauuaise affaire,Ce n’est pas chose aysée ou trop facille à faire.Voilà comme on conserue auecq’ le iugementCe qu’vn autre dissipe et perd imprudemment :Quand on se brusle au feu que soi mesme on attise,Ce n’est point accident, mais c’est vne sottise.Nous sommes du bon-heur de nous mesme artisansEt fabriquons nos iours ou fascheux ou plaisans,La fortune est à nous et n’est mauuaise ou bonneQue selon qu’on la forme ou bien qu’on se la donne.A ce point le mal-heur amy comme ennemy,Trouuant au bord d’vn puis vn enfant endormy,En risque d’y tomber à son ayde s’auanceEt luy parlant ainsi, le resueille et le tance :Sus badin leuez-vous : si vous tombiez dedans,De douleur vos parens comme vous imprudens,Croyant en leur esprit que de tout ie dispose,Diroient en me blasmant que i’en serois la cause.Ainsi nous seduisant d’vne fauce couleur,Souuent nous imputons nos fautes au mal-heurQui n’en peut mais, mais quoy ! l’on le prend à partie,Et chacun de son tort cherche la garantie.Et nous pensons bien fins, soit veritable ou faux,Quand nous pouuons couurir d’excuses nos defaux :Mais ainsi qu’aux petis aux plus grands personnagesSondez tout iusqu’au fond, les fous ne sont pas sages.Or c’est vn grand chemin iadis assez frayé,Qui des rimeurs François ne fut oncq’ essayé,Suiuant les pas d’Horace entrant en la carriere,Ie trouue des humeurs de diuerse maniere,Qui me pourroient donner subiect de me mocquer,Mais qu’est-il de besoin de les aller chocquer ?Chacun ainsi que moy sa raison fortifie,Et se forme à son goust vne philosophie,Ils ont droit de leur cause et de la contester,Ie ne suis chicanneur et n’aime à disputer.Gallet a sa raison, et qui croira son dire,Le hazard pour le moins luy promet vn Empire,Toutesfois au contraire, estant leger et net,N’ayant que l’esperance et trois dez au cornet,Comme sur vn bon fond de rente ou de receptesDessus sept ou quatorze il assigne ses debtes,Et trouue sur cela qui luy fournit dequoy :Ils ont vne raison qui n’est raison pour moy,Que ie ne puis comprendre, et qui bien l’examine :Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine ?L’vn alléché d’espoir de gaigner vingt pour cent,Ferme l’œil à sa perte, et librement consentQue l’autre le despouille et ses meubles engage,Mesmes s’il est besoin baille son heritage.Or le plus sot d’entre eux, ie m’en rapporte à luy,Pour l’vn il perd son bien, l’autre celuy d’autruy,Pourtant c’est vn traficq qui suit tousiours sa route,Où bien moins qu’à la place on a fait banqueroute,Et qui dans le brelan se maintient brauement,N’en desplaise aux arrests de nostre Parlement.Pensez vous sans auoir ces raisons toutes prestes,Que le Sieur de Prouins persiste en ses requestes,Et qu’il ait sans espoir d’estre mieux à la Court,A son long balandran changé son manteau court,Bien que depuis vingt ans sa grimace importuneAyt à sa desfaueur obstiné la fortune.Il n’est pas le Cousin qui n’ait quelque raison,De peur de reparer, il laisse sa maison,Que son lict ne defonce, il dort dessus la dure,Et n’a, crainte du chaud, que l’air pour couuerture :Ne se pouuant munir encontre tant de mauxDont l’air intemperé faict guerre aux animaux,Comme le chaud, le froid, les frimas et la pluye,Et mil autre accidens, bourreaux de nostre vie,Luy selon sa raison souz eux il s’est sousmis,Et forçant la Nature il les a pour amis.Il n’est point enreumé pour dormir sur la terre,Son poulmon enflammé ne tousse le caterre,Il ne craint ny les dents ny les defluctionsEt son corps a tout sain libres ses fonctions,En tout indifferent tout est à son vsage,On dira qu’il est foux ie croy qu’il n’est pas sage,Que Diogene aussi fust vn foux de tout point,C’est ce que le Cousin comme moy ne croit point.Ainsi ceste raison est vne estrange beste,On l’a bonne selon qu’on a bonne la teste,Qu’on imagine bien du sens comme de l’œil,Pour grain ne prenant paille, ou Paris pour Corbeil.Or suiuant ma raison et mon intelligence,Mettant tout en auant et soin et diligence,Et criblant mes raisons pour en faire vn bon chois,Vous estes à mon gré l’homme que ie cherchois :Afin doncq’ qu’en discours le temps ie ne consomme,Ou vous estes le mien, ou ie ne veux point d’homme.Qu’vn chacun en ait vn ainsi qu’il luy plaira,Rozete nous verrons qui s’en repentira.Vn chacun en son sens selon son chois abonde,Or m’ayant mis en goust des hommes et du monde,Reduisant brusquement le tout en son entierEncor faut il finir par vn tour du mestier.On dit que Iupiter Roy des Dieux et des hommes,Se promenant vn iour en la terre où nous sommes,Receut en amitié deux hommes apparens,Tous deux d’age pareils, mais de mœurs differens,L’vn auoit nom Minos, l’autre auoit nom Tantale :Il les esleue au Ciel, et d’abord leur estaleParmy les bons propos, les graces et les ris,Tout ce que la faueur depart aux fauoris,Ils mangeoient à sa table, aualoient l’ambrosie,Et des plaisirs du Ciel souloient leur fantasie ;Ils estoient comme chefs de son Conseil priué :Et rien n’estoit bien fait qu’ils n’eussent approuué.Minos eut bon esprit, prudent, accord et sage,Et sceut iusqu’à la fin iouer son personnage,L’autre fut vn langard, reuelant les secretsDu Ciel et de son Maistre aux hommes indiscrets,L’vn auecque prudence au Ciel s’impatronise,Et l’autre en fut chassé comme vn peteux d’Eglise.

188 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, A. Lemerre, 1875· numérisation gutenberg.fr· Sources