Œuvres complètes, 1613· Œvvres Posthvmes
Ode Svr Vne vieille Maqverelle
Esprit errant, ame idolastre,Corps verolé couuert d’emplastre,Aueuglé d’vn lascif bandeau,Grande Nymphe à la harlequine,Qui s’est brisé toute l’eschineDessus le paué du bordeau,
Dy-moy pourquoy, vieille maudite,Des Rufians la calamite,As-tu sitost quitté l’Enfer ?Vieille à nos maux si preparée,Tu nous rauis l’aage dorée,Nous ramenant celle de fer.
Retourne donc, ame sorciere,Des Enfers estre la portiere,Pars et t’en va sans nul delaySuyure ta noire destinée,Te sauuant par la cheminée,Sur ton espaule vn vieil balay.
Ie veux que par tout on t’appelleLouue, chienne, et ourse cruelle,Tant deçà que delà les monts,Ie veux de plus qu’on y adiouste :Voylà le grand Diable qui iousteContre l’Enfer et les Demons.
Ie veux qu’on crie emmy la ruë,Peuple, gardez-vous de la gruëQui destruit tous les esguillons,Demandant si c’est aduenture,Ou bien vn effect de natureQue d’accoucher des ardillons.
De cent clous elle fut formée,Et puis pour en estre animée,On la frotta de vif-argent :Le fer fut premiere matiere,Mais meilleure en fut la derniere,Qui fist son cul si diligent.
Depuis honorant son lignage,Elle fit voir vn beau mesnageD’ordure et d’impudicitez,Et puis par l’excez de ses flames,Elle a produit filles et femmesAu champ de ses lubricitez.
De moy tu n’auras paix ny tresueQue ie ne t’aye veuë en Greue,La peau passée en maroquin,Les os brisez, la chair meurtrie,Preste à porter à la voirie,Et mise au fond d’vn mannequin.
Tu merites bien dauantage,Serpent dont le maudit langageNous perd vn autre paradis :Car tu changes le Diable en Ange,Nostre vie en la mort tu changeCroyant cela que tu nous dis.
Ha dieux ! que ie te verray souple,Lorsque le bourreau couple à coupleEnsemble lira tes putains,Car alors tu diras au mondeQue malheureux est qui se fondeDessus l’espoir de ses desseins.
Vieille sans dens, grande halebarde,Vieil baril à mettre moustarde,Grand morion, vieux pot cassé,Plaque de lict, corne à lanterne,Manche de luth, corps de guiterne,Que n’es-tu desià in pace.
Vous tous qui malins de nature,En desirez voir la peinture,Allez-vous en chez le bourreau,Car s’il n’est touché d’inconstance,Il la faict voir à la potence,Ou dans la salle du bordeau.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, A. Lemerre, 1875· numérisation gutenberg.fr· Sources