Au pays de la mort et de la beauté, 1895· Crépuscule place saint-marc
La Diane du Corrège
A J.-J.Henner.
JEANNE, orgueil de Plaisance,‖ étant abbesse à Parme,Se tenait dans la salle‖ où le maître du charme,Corrège, l'avait peinte‖ en Diane au front pur,Prête à partir en char‖ pour errer dans l'azur.Et la mondaine abbesse,‖ aussi païenne presqueQue la Phœbé, sa sœur,‖ illuminant la fresque.Comme elle, les cheveux‖ surmontés du croissant,Comme elle, blonde, avec‖ l'opulence du sang,Torse à peine couvert,‖ bras nus et jambes nues.Dévoilait ses blancheurs‖ élégamment charnues.
C'était l'heure charmante‖ et discrète du soir.Les restes d'un repas‖ encombraient un dressoir,Et sur la table en bois‖ de santal et d'ébèneOù des gerbes de fleurs‖ exhalaient leur haleine.Un plat damasquiné‖ débordait de beaux fruits,Tandis que, parfumés‖ d'épices, les vins cuitsRemplissaient à pleins bords‖ les coupes de BohêmePour l'hôte de l'abbesse‖ et l'abbesse elle-même.
Or, l'hôte ainsi choyé,‖ grave prélat romain.Était venu pour la‖ remettre au bon chemin,Pour lui représenter‖ qu'une abbesse exemplaireDoit songer à prier‖ le Ciel plutôt qu'à plaire.Qu'il faut ouïr la messe‖ et non courir les bois,En chevauchant, pour mettre‖ une bête aux abois.
Pieuse, elle écouta,‖ mais lui tendit le piègeDe ses vins de Sicile‖ et de son col de neige.Maintenant il se plaît‖ au péché qui lui tendCette coupe mousseuse‖ et ce sein palpitant.Mais il supporte mal‖ de si troublantes choses :Vapeurs des vins, velours‖ des chairs, senteurs des roses.Et la galante abbesse,‖ à mesure, le voitQui s'engourdit avec‖ le soleil qui décroît.
Dans leurs médaillons peints,‖ les amours du CorrègeA Diane, sur la‖ muraille, font cortège ;Et les bambins, avec‖ leurs doux cheveux frisés,Si gracieusement‖ à mi-corps disposés,Dans leur variété‖ de belles attitudes.Semblent au prêtre entrant‖ dans les béatitudesDes chérubins venus‖ pour bercer son sommeil.Jeanne, éveillée, a l'œil‖ brillant, le teint vermeil.Ne redoutant plus rien,‖ sûre de son empire,Dans son isolement‖ vainqueur elle soupire.Elle sent vaguement‖ qu'une langueur la prend,Et l'infini du rêve‖ emplit son œil errant.
Sur la frise où l'artiste‖ a semé ses caprices,Elle voit l'Adonis‖ aux lignes séductricesDont la nudité noble‖ et charmante l'émeut.Et pourtant ce n'est pas‖ Adonis qu'elle veut ;Car ce n'est pas Vénus‖ qu'elle a pris pour modèle.Mais Diane l'ayant‖ pour servante fidèle,Elle s'arrangerait‖ d'Endymion, pensantQu'avec lui s'égarait‖ la déesse au croissant.Or, par un jeu du sort,‖ quelqu'un frappe à la porte.Envoyé par le duc‖ de Parme, un page apporteUne invitation‖ pour un gala de cour.Et Jeanne a rayonné‖ comme une fleur au jour.Car de ce joli page‖ à prunelle animée.Sans qu'il l'ait osé dire,‖ elle se sent aimée.Le prélat endormi‖ ronfle. Le jour s'éteint.Le page a pris les doigts‖ qu'en tremblant il étreintEt qui très doucement‖ lui rendent son étreinte.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 31((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a Parme / charme féminine, classiqueb pur / l'azur masculine, classiquec presque / fresque féminine, classiqued croissant / sang masculine, non classiquee nues / charnues féminine, classiquea soir / dressoir masculine, classiqueb d'ébène / haleine féminine, classiquec fruits / cuits masculine, classiqued Bohême / elle-même féminine, classiquea romain / chemin masculine, classiqueb exemplaire / plaire féminine, classiquec bois / abois masculine, classiquea piège / neige féminine, classiqueb tend / palpitant masculine, classiquec choses / roses féminine, classiqued voit / décroît masculine, classiquea Corrège / cortège féminine, classiqueb frisés / disposés masculine, classiquec attitudes / béatitudes féminine, classiqued sommeil / vermeil masculine, classiquee empire / soupire féminine, classiquef prend / errant masculine, classiquea caprices / séductrices féminine, classiqueb l'émeut / veut masculine, classiquec modèle / fidèle féminine, classiqued pensant / croissant masculine, classiquee porte / apporte féminine, classiquef cour / jour masculine, classiqueg animée / aimée féminine, classiqueh s'éteint / étreint masculine, classiquei étreinte / peinte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2
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62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources