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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Au pays de la mort et de la beauté, 1895· Golfe de Naples

Sur la hauteur d’Assise

Armand Renaud· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 121 vers

A Auguste Dorchain.

LE voyageur, de l'aube‖ au soir, avait erréParmi l'écroulement‖ du cloître vénéré,Dans la crypte funèbre‖ et dans les deux églises.Pour prier deux fois Dieu‖ l'une sur l'autre mises :L'une, celle d'en bas,‖ sombre, symbolisantLe terrestre combat,‖ l'angoisse du présent ;L'autre au front couronné‖ par la lumière augusteEt figurant l'espoir‖ céleste pour le juste.C'était un homme ardent,‖ un penseur libre et fier.Depuis les éléments‖ de l'insondable étherJusqu'aux vertiges du‖ nombre, jusqu'au mystèreDe la force vitale‖ éparse sur la terre.Son esprit d'analyse‖ avait tout abordé.Et même en philosophe‖ il avait regardé,Hors du matériel‖ et tangible domaine,Dans le gouffre encor plus‖ profond de l'âme humaine.

Sur la hauteur d'Assise,‖ il méditait devantL'étonnant paysage‖ où, d'un cœur si fervent,Le saint François du temps‖ passé, le doux ascète,Apprivoisait le loup‖ et prêchait l'alouette.

Et l'homme de science,‖ orgueilleux du présent.Souriait en suivant‖ d'un regard complaisant,Au-devant d'un vieux dôme‖ isolé dans l'espace,La lointaine vapeur‖ blanche du train qui passe,Et, plus près, les poteaux‖ suspendus au rocher.Le télégraphe allant‖ vaillamment s'accrocher,Comme s'il l'assaillait,‖ aux murs du sanctuaireOù, tandis que les saints‖ gisent sous le suaire.L'idée humaine court‖ vivante sur le fil.

« Ainsi l'esprit moderne‖ est vainqueur, pensait-il.Même ici, tout le vieil édifice s’écroule.L'idéal mensonger‖ qui subornait la fouleN'est plus qu'une ruine‖ où, le long du talus,On monte encor, mais où‖ personne ne vit plus.Las de compter en vain‖ sur une aide suprême.Le genre humain s'est mis‖ à compter sur lui-même ;Et le voilà qui marche‖ et, degré par degré,S'empare de l'utile‖ et pénètre le vrai.Certe, on vous aime encore,‖ ô vieux rêves, mais commeLe babil d'un enfant‖ a du charme pour l'homme. »

L'heure crépusculaire‖ avait empli le cielD'un jour très fin, très doux,‖ presque immatériel.Silencieusement,‖ sur le mont solitaire.Des brumes sans contours‖ flottaient au ras de terre.Et ces brumes, s'ouvrant,‖ laissaient voir à demiDeux figures de femme‖ au doux visage ami,Au corps enveloppé‖ dans d'impalpables voiles,Qui regardaient monter‖ les premières étoiles.

Et l'une était la Foi,‖ l'autre était la Beauté,Double religion‖ et double royautéQui mirent en ces lieux‖ tant de charme et de gloire ,Pour s'enfuir aussitôt‖ qu'on eut cessé d'y croire.

Et ces spectres aimés‖ des temps qui ne sont plusParlèrent vaguement :« Mes dieux sont vermoulus,Disait une des voix,‖ et mes vierges fanéesOnt perdu l'auréole‖ au souffle des années.Plus d'adorations‖ sans fin sur les parvis,Plus d'espoirs éternels‖ dans le deuil poursuivis,Plus de renoncements,‖ plus de chairs qu'on torture.Croyant ainsi gagner‖ l'allégresse future !Le bien terrestre est seul‖ un but. C'est ici-basQue tout triomphateur‖ met le prix des combats.Et je n'ai plus qu'à fuir‖ au fond de mon ciel vide !Mais qui consolera‖ le moribond livide ?Qui versera le baume‖ au cœur du paria ? »

Et l'autre voix, vibrant‖ comme un luth, s'écria :

« J'étais la splendeur de la forme,La blancheur flottant dans l'azur.Je domptais la matière énormeDu bout de mon pied frôle et pur.

« Quand Pétrarque prenait sa lyre,Sur son front j'effeuillais des fleurs.Léonard fixait mon sourire,Giotto recueillait mes pleurs.

« Et l'homme courbé sur la glèbe.Esclave du cruel labeur,Sentait au fond de son ÉrèbePénétrer ma grande lueur,

« Ma grande lueur protectriceAux rayons de rêve et d'amour,A Vénus comme à BéatriceDonnant l'âme avec le contour.

« Oh ! tout est bien fini. La terreNe suit plus les mêmes chemins ;Et je dois, morte solitaire.Sur mon linceul croiser les mains.

« Mais lorsque l'homme sera maîtreDes éléments, qu'il connaîtraTout ce que l'esprit peut connaître,Dans sa gloire il me cherchera.

« Il se plaindra de mon absenceDans le cortège diapréDes serviteurs que sa puissanceFaçonne et dirige à son gré !

« Moi, je ne serai plus qu'une ombreErrant à travers le passé ;Et ma place restera sombreAu festin qu'il aura dressé ;

« Et seul, dans la nuit où le plongeUn monde ivre de force et d'or,Quelque triste amoureux du songePourra me deviner encor,

« Quand, mourante vision blanche,Souvenir prêt à se briser.Sur son front que la douleur pencheJe mettrai mon dernier baiser. »

L'homme redescendit‖ de la hauteur d'Assise.Le ciel était obscur,‖ sa pensée indécise.Est-on poussé par la‖ raison ou le hasard ?Suit-on le bon chemin ?‖ Ne va-t-on nulle part ?Après avoir usé‖ tant de fer et de houille,Traité le monde comme‖ un vaincu qu'on dépouille,Sondé les océans,‖ analysé les cieux,Sera-t-on moins loin du bonheur ? Vaudra-t-on mieux ?Et jetant un dernier‖ regard vers la ruineQui de ses hauts profils‖ noircissait la colline,Se demandant, pour prix‖ du doux rêve perdu,En quel siècle lointain‖ l'avenir attenduTerrasserait le mal,‖ resté le grand problème.Triste, mais sans faiblesse,‖ il dit : « Marchons quand même !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
40[aa] 10[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (81 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6−6
Mots à la rime
a erré / vénéré masculine, classiqueb églises / mises féminine, classiquec symbolisant / présent masculine, classiqued auguste / juste féminine, classiquee fier / éther masculine, classiquef mystère / terre féminine, classiqueg abordé / regardé masculine, classiqueh domaine / humaine féminine, classiquea devant / fervent masculine, classiqueb ascète / l'alouette féminine, classiquea présent / complaisant masculine, classiqueb l'espace / passe féminine, classiquec rocher / s'accrocher masculine, classiqued sanctuaire / suaire féminine, classiquee fil / pensait-il masculine, classiqueb s’écroule / foule féminine, classiquec talus / plus masculine, classiqued suprême / lui-même féminine, classiquee degré / vrai masculine, classiquef comme / l'homme féminine, équivalentea ciel / immatériel masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquec demi / ami masculine, classiqued voiles / étoiles féminine, classiquea Beauté / royauté masculine, classiqueb gloire / croire féminine, classiquea plus / vaguement / vermoulus masculine, classiqueb fanées / années féminine, classiquec parvis / poursuivis masculine, classiqued torture / future féminine, classiquee ici-bas / combats masculine, classiquef vide / livide féminine, classiqueg paria / s'écria masculine, classiquea forme / énorme féminine, classiqueb l'azur / pur masculine, classiquea lyre / sourire féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea glèbe / Érèbe féminine, classiqueb labeur / lueur masculine, classiquea protectrice / Béatrice féminine, classiqueb d'amour / contour masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea maître / connaître féminine, classiqueb connaîtra / cherchera masculine, classiquea absence / puissance féminine, classiqueb diapré / gré masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb passé / dressé masculine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquea blanche / penche féminine, classiqueb briser / baiser masculine, classiquea d'Assise / indécise féminine, classiqueb hasard / part masculine, classiquec houille / dépouille féminine, classiqued cieux / mieux masculine, classiquee ruine / colline féminine, classiquef perdu / attendu masculine, classiqueg problème / même féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources