Au pays de la mort et de la beauté, 1895
Villégiature de Véronèse
Au pied des Alpes, dans‖ la villa toute blancheSur laquelle un bouquet‖ de cyprès noirs se penche.Et d'où l'on voit jusqu'aux‖ plus lointains horizonsFuir les champs, verts ou bruns,‖ tachetés de maisons,Dans la villa qui, loin‖ des clameurs de la foule,Se berce à la chanson‖ de sa source qui coule.Chez l'élégant, subtil‖ et fin patricienQui, pour le beau visible‖ ayant le culte ancien,Veut pour demeure un nid‖ d'art pur où l'œil se plaise,Voici que, convié‖ par lui, le VéronèseSurgit en conquérant,‖ armé de ses pinceaux,Et que, chassant de là‖ maîtres et commensaux,Solitaire, il s'apprête‖ à combattre sans trêveLe bon combat par qui‖ triomphera son rêve.
De ses dessins savants,‖ de ses tons chauds et sûrsL'artiste avec furie‖ a recouvert les murs.Il sait qu'il peut ici,‖ sans crainte, se détendreEn pleine affection‖ d'un hôte noble cl tendre,Et se risquer, tenant‖ sa muse par la main,A poursuivre tous les‖ caprices du chemin.
Sur la réalité,‖ dans ses bras forts saisie,En avalanche il a‖ jeté la fantaisie.Mêlé dans un accord‖ intime et radieuxLes types du pays‖ à l'Olympe des dieux ;Autour de la Cérès‖ aux belles formes nues,Groupé les gros enfants‖ et les nymphes charnues ;Montré Jupiter ivre‖ auprès de son oiseauOu Diane qui prend‖ son chien par le museau.
Et l'œuvre se poursuit.‖ Partout de belles femmes,Comme pour un triomphe‖ ou des épithalames,Tiennent l'une le luth,‖ l'autre le tambourin.D'autres le flageolet,‖ la trompette d'airain.Le violon vibrant‖ comme un cœur en délire,Et la harpe aux fils d'or‖ et la flûte et la lyre.
Enfin comme ce fort,‖ ce géant a comprisQu'en leur naïveté‖ les humbles ont leur prix.Il a peint, exalté‖ par cette tâche obscure.Une porte qui s'ouvre‖ et, dans son embrasure,Surgissant au milieu‖ des déités de choix.Une jeune servante‖ aux habits villageois,Qui regarde, à la fois‖ craintive et curieuse.
Puis, quand il a fini‖ la tâche impérieuseDans laquelle il s'était‖ enseveli vivant,L'artiste, renaissant‖ plus jeune et plus fervent,A senti le besoin‖ de l'éclatante joie.Et dames de haut rang‖ dont la beauté flamboie.Seigneurs superbes, tous‖ à lui plaire empressés,L'acclament en l'honneur‖ de ses labeurs passés.
Les dentelles, les ors,‖ les rangs de perles finesOrnent, en l'exaltant,‖ la blancheur des poitrines.Les pourpoints de velours‖ avec l'épée au flancSe mêlent au satin‖ dans un accord galant.Le repas est servi‖ richement. De beaux pagesVersent aux coupes d'or‖ de capiteux breuvages.Du sol jonché de fleurs‖ monte un parfum troublant.Et guitares et voix‖ humaines, se mêlant,S'épandent dans les airs‖ en vagues barcarollesDont on saisit le rythme‖ en perdant les paroles ;Et comme cette fête‖ est la fête de l'art.Que ces nobles seigneurs,‖ ces dames en brocart,Ces lettrés délicats,‖ épris de quintessence,Sont reçus chez des grands‖ d'esprit et de naissance,Que, dans la glorieuse‖ et riante villa.Auprès du châtelain‖ la châtelaine est là,Le plaisir y demeure,‖ en sa fleur d'élégance,Un rêve de suave‖ et sereine existence.Quelque chose d'exquis,‖ de fin et de discretOù le frisson d'amour‖ qui voltige apparaîtComme une libellule‖ en un jardin de roses.
Et Véronèse, heureux‖ parmi les belles choses.Ayant devant les yeux‖ ses fresques et trouvantQue l'œuvre lutte bien‖ avec le beau vivant,Mais n'oubliant jamais‖ que Venise, sa mère,Fut le nid de clarté‖ d'où sortit sa chimère,Véronèse, parmi‖ ses amis les plus chers,Dans le scintillement‖ des bijoux et des chairsOù l'œil a, par endroits,‖ la sensation douceD'un accroc de lumière‖ aux cheveux d'une rousse.Le maître Véronèse,‖ inspiré, l'œil perdu,Levant sa coupe au bout‖ de son bras droit tendu,Par un geste que sa‖ passion solennise.Poussa ce cri d'amour‖ profond : « Gloire à Venise ! »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 41((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a blanche / penche féminine, classiqueb horizons / maisons masculine, classiquec foule / coule féminine, classiqued patricien / ancien masculine, classiquee plaise / Véronèse féminine, classiquef pinceaux / commensaux masculine, classiqueg trêve / rêve féminine, classiquea sûrs / murs masculine, classiqueb détendre / tendre féminine, classiquec main / chemin masculine, classiquea saisie / fantaisie féminine, classiqueb radieux / dieux masculine, classiquec nues / charnues féminine, classiqued oiseau / museau masculine, classiquea femmes / épithalames féminine, classiqueb tambourin / d'airain masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiquea compris / prix masculine, classiqueb obscure / embrasure féminine, classiquec choix / villageois masculine, classiqued curieuse / impérieuse féminine, classiqueb vivant / fervent masculine, classiquec joie / flamboie féminine, classiqued empressés / passés masculine, classiquea fines / poitrines féminine, classiqueb flanc / galant masculine, classiquec pages / breuvages féminine, classiqued troublant / mêlant masculine, classiquee barcarolles / paroles féminine, classiquef l'art / brocart masculine, classiqueg quintessence / naissance féminine, classiqueh villa / là masculine, classiquei d'élégance / existence féminine, classiquej discret / apparaît masculine, classiquek roses / choses féminine, classiqueb trouvant / vivant masculine, classiquec mère / chimère féminine, classiqued chers / chairs masculine, classiquee douce / rousse féminine, classiquef perdu / tendu masculine, classiqueg solennise / Venise féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources