Poésies, 1860· Orient (Fragments de premières poésies)
Le Palanquin
LE four jette au loin‖ sa lueur vermeille ;Le porcelainier,‖ accroupi, surveille,Pendant sa cuisson,‖ l'œuvre sans pareille.
C'est un palanquin‖ que cette œuvre-ci ;L'argile en est rare‖ et la forme aussi ;Rien ne fut jamais‖ si bien réussi.
Car lui, l'artisan‖ que tout lettré vante,Lui-même a pétri‖ la pâte mouvante,Puis l'a mise au four‖ de sa main savante ;
Ayant par serment‖ promis ce travailA la fiancée‖ au riche éventail,Dont l'œil est un jais,‖ la lèvre un corail :
La vierge Chinoise‖ à la jaune épaule,Qui courbe en marchant‖ son corps comme un saule,Et dont un parfum‖ sort quand on la frôle ;
La belle au sourcil‖ plus mince qu'un fil,Aux obliques yeux,‖ au flûte babil,Qui trace des vers‖ d'un pinceau subtil.
Le porcelainier‖ à sa beauté songe ;Et comme la mer‖ sous l'oiseau qui plonge,Sans cesse sous lui‖ son rêve s'allonge.
Il la voit d'abord,‖ dans son jardin frais,De l'if tailladé‖ courant au cyprès,Aux pêchers fleuris‖ contant des secrets ;
Puis avec un chat‖ jouant sur sa couche,Puis, comme un lézard‖ qui gobe une mouche,Se lançant le riz‖ par grain dans la bouche ;
Puis, à petits coups,‖ savourant du théDans le kiosque bleu‖ dont le toit voûtéSe relève en corne‖ à chaque côté.
Là-bas, sur la tour‖ gigantesque et sainte,En vain la clochette‖ au vent des nuits tinte ;Le rêveur profond‖ n'entend pas la plainte.
Le Mogol sauvage,‖ au galop passant,En vain a poussé‖ son cri glapissant ;Rien n'ôte au rêveur‖ ce qu'en l'âme il sent.
« Le ciel, pense-t-il,‖ fit ma bien-aiméeDe cette vapeur,‖ essence innommée,Qui couvre les monts‖ comme une fumée.
« Plus fraîche est sa peau‖ que l'aurore en pleurs ;Dès qu'elle apparaît,‖ le jaspe et les fleurs,Vaincus en beauté,‖ perdent leurs couleurs.
« Les petits cyprins‖ sortent de la vasePour voir vers le bord‖ son pied que l'eau raseEt, quand ils l'ont vu,‖ restent en extase.
« Mandarins du ciel,‖ les faisans dorés,Les perroquets verts,‖ les paons chamarrésLui font un cortège‖ à travers les prés.
« Et sur les mûriers‖ chaque ver-à-soie,Filant son cocon,‖ se dit avec joie :« Peut-être j'irai‖ sur ce corps qui ploie. »
Il pensait encor‖ quand résonne un bruit.Le beau palanquin,‖ ouvré jour et nuit,En un seul instant,‖ le feu l'a détruit.
Que va-t-il répondre‖ à sa fiancée,Quand, le lendemain,‖ la vierge offenséeS'écriera : « Qui donc‖ avait ta pensée ? »
En vain dira-t-il :‖ « Je pensais à vous. »Elle a, pour le croire,‖ un cœur trop jaloux,Et ne viendra plus‖ au bois des bambous.
De douleur, au four‖ il se précipite ;Et tout l'atelier,‖ qui d'effroi palpite,Le voit qui se tord,‖ l'entend qui crépite.
Tout à coup le corps‖ se change et grandit ;Le buste se gonfle‖ à l'œil interdit ;Ceci se fait droit,‖ cela s'arrondit.
Et l'amant, voilà‖ qu'il devient lui-mêmeLe beau palanquin,‖ la chaise suprêmeQu'il voulait offrir‖ à celle qu'il aime.
La vierge aussitôt,‖ fidèle à l'amour,Dans le palanquin‖ fixa son séjourEt seule y resta‖ jusqu'au dernier jour ;
Puis, lorsque son âme‖ alla vers l'autre âme,Le magique asile‖ où vivait la femmeServit de cercueil‖ pour le corps sans flamme.
Et, pour honorer‖ l'amante et l'amant,Tcheou, Fils du Ciel,‖ voulut sagementQu'on gravât leurs noms‖ sur un monument.
Versification
- Mètre
- Décasyllabes· profil 5+5
- Mots à la rime
- a vermeille / surveille / pareille féminine, classiquea œuvre-ci / aussi / réussi masculine, classiquea vante / mouvante / savante féminine, classiquea travail / éventail / corail masculine, classiquea épaule / saule / frôle féminine, classiquea fil / babil / subtil masculine, classiquea songe / plonge / s'allonge féminine, classiquea frais / cyprès / secrets masculine, classiquea couche / mouche / bouche féminine, classiquea thé / voûté / côté masculine, classiquea sainte / tinte / plainte féminine, classiquea passant / glapissant / sent masculine, classiquea bien-aimée / innommée / fumée féminine, classiquea pleurs / fleurs / couleurs masculine, classiquea vase / rase / extase féminine, classiquea dorés / chamarrés / prés masculine, classiquea ver-à-soie / joie / ploie féminine, classiquea bruit / nuit / détruit masculine, classiquea fiancée / offensée / pensée féminine, classiquea vous / jaloux / bambous masculine, classiquea précipite / palpite / crépite féminine, classiquea grandit / interdit / s'arrondit masculine, classiquea lui-même / suprême / aime féminine, classiquea l'amour / séjour / jour masculine, classiquea âme / femme / flamme féminine, classiquea l'amant / sagement / monument masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources