Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueil intime, 1881· II

A une Martyre de Demain

Armand Renaud· 25 sizains, alexandrins et octosyllabes, 150 vers

Lorsque, parmi les pleurs‖ et les cris d’ici-bas,Pleine de beaux espoirs‖ et de joyeux ébats,Jeune fille, tu viens sourire,Au lieu qu’au fond de mot‖ ta candide beautéApporte la fraîcheur‖ et la sérénité,Je sens mon cœur qui se déchire.

Car, plus tu me parais‖ près des anges du ciel,Plus ton souffle est un baume‖ et ta lèvre est un miel,Plus ton âme est enthousiaste,Plus tu crois au bonheur,‖ au rêve, au dévoûment,Et plus, parmi les flots‖ de ce monde qui ment,Ta solitude sera vaste.

Enfant aux clairs regards,‖ lorsque dans ton miroir,Devinant ta beauté,‖ tu te plais à te voir,Ou qu’a la lecture d’un livre,Ton cœur vers l’idéal‖ ouvre ses ailes d’or,Tu ne penses qu’au rêve‖ amoureux qui t’endort,Je pense au réveil qui doit suivre.

Je pense au lendemain,‖ reptile qui sans bruitS’avance, protégé‖ par une épaisse nuit,Le regard fixé sur tes joies,Et, lorsque le moment‖ sera bien préparé,T’enlacera le corps‖ et l’âme par degré,Pour mieux savourer ces deux proies.

Tu ne penses qu’aux vers‖ des poètes, qu’au chantDes guitares, le soir,‖ sous le soleil couchant,Qu’à l’azur rempli de colombes,Qu’à tout ce qui gazouille‖ et fleurit dans les bois,Qu’aux paroles d’amour,‖ qu’aux doigts pressant les doigts,Qu’aux serments plus forts que les tombes.

Je pense au vide amer‖ de toute volupté,Comme par le réel‖ le rêve est emporté,Comme au cœur s’éteint toute flamme ;Je pense aux faussetés,‖ je pense aux trahisons,Et comme le plaisir‖ terrestre a des poisonsQui flétrissent à jamais l’âme.

Le triple vêtement‖ dont ton cœur est vêtu,S’envolera — bonheur,‖ espérance, vertu —Au souffle glacial des choses ;Les roses te plairont ;‖ sur ton front tu voudras,Au lieu des chastes lys,‖ les mettre, et tu verrasCombien c’est du néant, les roses.

Pourquoi faut-il que rien‖ ne puisse rester pur,Que l’orage sans cesse‖ obscurcisse l’azur,Que sans cesse la bête fauveSe tienne près du lac‖ où la gazelle boit,Que rien sans torturer‖ et sans souffrir ne soit,Que des chutes rien ne se sauve !

Qu’on ne puisse trouver‖ d’infaillible soutienDans nul des cœurs mortels,‖ pas même dans le sien,Qu’on ne puisse jamais répondreDe l’âme la meilleure‖ et du meilleur amour,Plus que d’une hirondelle‖ au sommet d’une tour,Plus que d’un plancher qui s’effondre !

Hélas ! le bien-aimé‖ que presseront tes bras,S’il ne te trahit point,‖ toi, tu le trahiras,Vierge naïve comme un ange,L’un ou l’autre de vous‖ un jour n’aimera plus.Pourquoi ? sait-on pourquoi‖ le flux et le reflux ?Sait-on pourquoi le vent qui change ?

L’amour donné par lui‖ te semblera bien peu,Près du songe entrevu‖ dans le firmament bleu.Tu voudras essayer, connaître.Tu ne trouveras point.‖ Tu chercheras encor,Haletante, changeant‖ sans trêve le décor,Allant aux abîmes peut-être.

Car l’océan sans fin‖ qui commence au baiser,C’est notre sort commun‖ de vouloir l’épuiser,Pendant nos jeunesses si brèves.Mais on s’acharne en vain,‖ on n’est jamais vainqueur,Plus la joie est aux sens,‖ plus le deuil est au cœur.Aux vastes flots, les vastes grèves.

Rien ne demeure alors‖ de tout ce qui charmait.Les yeux qu’on trouvait doux,‖ le cœur où l’on dormaitDans le hamac ou les gondoles,On se sent pris pour eux‖ de haine et de courroux.Les espoirs écroulés‖ se changent en dégoûts,Et l’on crache sur ses idoles.

Jeune fille, ton front‖ resplendit de clarté ;Tes cheveux ont l’éclat,‖ ta joue a la santé ;On se retourne quand tu passes.Âme au vol plus léger‖ qu’une aile d’alcyon,Tu mêles la candeur‖ avec la passion,Les tendresses avec les grâces.

Et, troublé malgré moi,‖ lorsque tes beaux grands yeuxRépandent leurs rayons‖ sur mon front soucieux,Je me sens comme une couronne,Je rêve de bonheur,‖ de gloire, d’avenir,Je voudrais m’élancer‖ à tes pieds, devenirQuelque chose qui t’environne.

Et sans avouer rien,‖ je m’épuise à trouverDes vers mystérieux‖ qui te fassent rêver,Qui, drapés à moitié de voiles,Te laissent deviner‖ mon amour douloureux,Comme, sous un nuage‖ errant et vaporeux,On voit la forme des étoiles.

Et l’intime frisson‖ de ces vagues accentsTrouble ton cœur candide,‖ et le feu que je sensPénètre dans tes veines calmes.Mais ne crains rien de moi,‖ vierge au sourire frais,Je ne t’aime qu’en fleur,‖ et jamais ne voudraisBriser la moindre de tes palmes.

Peut-être, si j’étais‖ demeuré simple et bon,Si mon cœur n’était pas‖ brûlé comme un charbon,J’aurais entrepris cette tâcheD’illuminer ta vie‖ avec un amour telQue nul n’aurait osé,‖ sur le feu de l’autel,Lever sa main perfide et lâche.

A présent, c’en est fait‖ de moi ; ne t’ayant pas,Je n’ai pu m’empêcher‖ de m’asseoir au repasDes perversités séduisantes ;Et je n’ai plus la force,‖ et je n’ai plus la foi,Et mon âme déjà,‖ pour voler avec toi,Porte des chaînes trop pesantes.

Mais cela m’est resté,‖ dans mon égarement,De respecter partout‖ le noble et le charmant,Le cristal, les cygnes, la neige,Et de tenir mon cœur‖ dans l’angoisse abîmé,Plutôt que de souiller‖ ce que j’ai tant aimé,Avec mon désir sacrilège.

Inutile respect !‖ d’autres viendront, je sais,Feignant beaucoup d’amour,‖ n’en ayant pas assez,Qui t’enivreront de paroles ;Et l’on t’arrachera‖ ton virginal trésor,Comme, la nuit, on vole‖ au voyageur son or,Comme on effeuille des corolles.

Peut-être, dans la joie‖ éphémère des sens,Comparant mon silence‖ aux aveux frémissants,Tu riras du jeune homme étrangeQui, lorsqu’à la cueillir‖ tout semblait l’engager,La soif, le fruit splendide‖ et le rameau léger,Laissa sur l’oranger l’orange.

Plus tard, lorsque ta vie‖ aura suivi la loi,Que des plaisirs humains‖ tu n’auras plus la foi,Que tu te verras solitaire,Lasse, affaiblie et triste,‖ et toujours, dans ton sein,Conservant cette soif‖ d’amour ardent et saintQue nul baiser ne désaltère ;

Que du fond d’un passé‖ dont rien ne restera,Mon souvenir longtemps‖ oublié surgira,Le front pile, la lèvre close,Et qu’ayant conservé‖ sa première blancheur,Seul il sera pour toi‖ la berge oie le pêcheurBattu par les flots, se repose ;

Tu comprendras pourquoi,‖ dans mon culte profond,Je n’ai pas imité‖ ce que les autres font,Pourquoi, sans briser ma statue,Avec elle j’ai fui‖ loin du réel brutal ;Plutôt que de tuer‖ dans mon cœur l’idéal,Voulant que l’idéal nie tue.

Versification

Forme
25 sizains (sizains)
Rimes
25(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (100 de 12, 50 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
25 sizains
Mots à la rime
a d’ici-bas / ébats masculine, classiqueb sourire / déchire féminine, classiquec beauté / sérénité masculine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb enthousiaste / vaste féminine, classiquec dévoûment / ment masculine, classiquea miroir / voir masculine, classiqueb livre / suivre féminine, classiquec d’or / t’endort masculine, non classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb joies / proies féminine, classiquec préparé / degré masculine, classiquea chant / couchant masculine, classiqueb colombes / tombes féminine, classiquec bois / doigts masculine, classiquea volupté / emporté masculine, classiqueb flamme / l’âme féminine, classiquec trahisons / poisons masculine, classiquea vêtu / vertu masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquec voudras / verras masculine, classiquea pur / l’azur masculine, classiqueb fauve / sauve féminine, classiquec boit / soit masculine, classiquea soutien / sien masculine, classiqueb répondre / s’effondre féminine, classiquec amour / tour masculine, classiquea bras / trahiras masculine, classiqueb ange / change féminine, classiquec plus / reflux masculine, classiquea peu / bleu masculine, classiqueb connaître / peut-être féminine, classiquec encor / décor masculine, classiquea baiser / l’épuiser masculine, classiqueb brèves / grèves féminine, classiquec vainqueur / cœur masculine, classiquea charmait / dormait masculine, classiqueb gondoles / idoles féminine, classiquec courroux / dégoûts masculine, classiquea clarté / santé masculine, classiqueb passes / grâces féminine, classiquec d’alcyon / passion masculine, classiquea yeux / soucieux masculine, classiqueb couronne / t’environne féminine, classiquec d’avenir / devenir masculine, classiquea trouver / rêver masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec douloureux / vaporeux masculine, classiquea accents / sens masculine, classiqueb calmes / palmes féminine, classiquec frais / voudrais masculine, classiquea bon / charbon masculine, classiqueb tâche / lâche féminine, classiquec tel / l’autel masculine, classiquea pas / repas masculine, classiqueb séduisantes / pesantes féminine, classiquec foi / toi masculine, classiquea égarement / charmant masculine, classiqueb neige / sacrilège féminine, classiquec abîmé / aimé masculine, classiquea sais / assez masculine, classiqueb paroles / corolles féminine, équivalentec trésor / or masculine, classiquea sens / frémissants masculine, classiqueb étrange / l’orange féminine, classiquec l’engager / léger masculine, classiquea loi / foi masculine, classiqueb solitaire / désaltère féminine, classiquec sein / saint masculine, classiquea restera / surgira masculine, non classiqueb close / repose féminine, classiquec blancheur / pêcheur masculine, classiquea profond / font masculine, classiqueb statue / tue féminine, classiquec brutal / l’idéal masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources