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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueil intime, 1881· II

La Proie du Feu

Armand Renaud· distiques, alexandrins, 68 vers

Après un jour bien chaud,‖ la nuit était bien fraîche.Depuis longtemps, les bœufs‖ avaient gagné la crèche.Le pâtre, ayant mangé‖ son pain et bu son laitDans sa hutte dormait‖ près du chien qui hurlait,Du reste le silence‖ était profond. Les meulesAvaient, au fond des champs,‖ l’air triste d’être seules ;Les étoiles, d’un ciel‖ sans lune, faisaient choirUne vague lueur‖ où tout ressortait noir ;

Lorsque ne rencontrant‖ ni village ni ferme.Las de marcher toujours‖ sans espoir d’aucun terme,Ne sachant même point‖ comment j’étais venu,Je fis halte au milieu‖ d’un pays inconnu.A droite, un pré sans fin‖ se déroulait. A gauche,Un grand bois profilait‖ sa gigantesque ébauche.Comme j’avais très faim,‖ très soif et froid un peu,J’amassai du bois sec‖ en tas, j’y mis le feu,Je Pris un doigt de pain,‖ je vidai ma bouteille ;Puis, ne voyant plus rien‖ à quoi passer ma veille,Près de la flamme haute‖ à rougeâtre reflet,Je laissai mon esprit‖ rêver comme il voulait.

Or, tous les papillons‖ du bois et de la plaine,Le sphinx, le paon de nuit,‖ l’atropos, le phalène,Ayant l’aile de jais,‖ d’or, de pourpre ou d’argent,Du calice des fleurs‖ sortaient en voltigeant,Et venaient se brûler‖ les ailes à la flamme.Les voyant faire ainsi,‖ j’en eus pitié dans l’âmeEt j’agitai ma main‖ pour les chasser de là ;Mais eux, vers la lueur‖ qui déjà les brûla,Sans cesse retournaient‖ pour s’y brûler de même.Et le soupçon me vint‖ qu’un délire suprême,Un éblouissement‖ d’altière voluptéLes poussait vers la flamme‖ avec fatalité.Je refoulai mon cœur,‖ je me fis l’œil stoïque,Et, sans plus déranger‖ leur plaisir héroïque,Je fixai ma pensée‖ et mon regard sur eux.

Ainsi qu’au crépuscule‖ un jeune homme amoureux,Voyant arriver celle‖ où son rêve se pose,S’approche pour parler,‖ s’approche encore et n’ose,Près du brasier d’abord‖ ils tournoyaient discrets,Puis s’éloignaient un peu,‖ puis revenaient plus près,Jusqu’à ce que, domptés‖ par sa puissante haleine,De songes inconnus‖ se sentant l’âme pleine,Humant par tout le corps‖ la chaleur et le jour,Ils vinssent, dans le feu‖ béant, chercher l’amour.Alors, anéantis‖ de flamme et de lumière,Arrivés à ce point‖ d’extase singulièreOù la mort vous saisit‖ quand vous le dépassez,En poudre, lentement,‖ ils tombaient dispersés ;Et cette poudre, au sein‖ du feu qui la dévore,Semblait encore aimer‖ et frissonner encore.

Certes, ô papillons,‖ votre sort était beau !Mourir d’amour, avoir‖ son rêve pour tombeau,Cela doit faire envie‖ à l’âme vraiment forte,Au cœur ayant du sang‖ et non pas une eau morte.Vous avez bien agi.‖ Vous pouviez à loisir,Entre l’âpre idéal‖ et le réel, choisir.Les fleurs, pour vous séduire‖ entr’ouvrant leurs calices,Vous promettaient tout bas‖ des plaisirs sans supplices.La rosée emperlée‖ à vos ailes luisait.Le gazon s’étendait‖ touffu ; le vent jasait.Vous, pourtant, dédaigneux‖ des bonheurs de la terre,Laissant la plaine veuve‖ et la fleur solitaire,Vous êtes accourus‖ où votre cœur était,A la lumière d’or‖ qui dans le ciel montait ;Et là, vous épuisant‖ aux tortures sublimes,Vous avez succombé,‖ bienheureuses victimes,De votre illusion‖ bercés jusqu’au trépas,Une fois dans l’amour,‖ n’en redescendant pas.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
34((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a fraîche / crèche féminine, classiqueb lait / hurlait masculine, classiquec meules / seules féminine, classiqued choir / noir masculine, équivalentea ferme / terme féminine, classiqueb venu / inconnu masculine, classiquec gauche / ébauche féminine, classiqued peu / feu masculine, classiquee bouteille / veille féminine, classiquef reflet / voulait masculine, classiquea plaine / phalène féminine, classiqueb d’argent / voltigeant masculine, classiquec flamme / l’âme féminine, classiqued là / brûla masculine, classiquee même / suprême féminine, classiquef volupté / fatalité masculine, classiqueg stoïque / héroïque féminine, classiqueh eux / amoureux masculine, classiqueb pose / n’ose féminine, classiquec discrets / près masculine, classiqued haleine / pleine féminine, classiquee jour / l’amour masculine, classiquef lumière / singulière féminine, classiqueg dépassez / dispersés masculine, classiqueh dévore / encore féminine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb forte / morte féminine, classiquec loisir / choisir masculine, classiqued calices / supplices féminine, classiquee luisait / jasait masculine, classiquef terre / solitaire féminine, classiqueg était / montait masculine, classiqueh sublimes / victimes féminine, classiquei trépas / pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources