La chanson des gueux, 1881· Troisième partie Nous autres gueux· Nos gloires
VI. À Frederick Lemaître
Salut, maître ! Salut,‖ géant ! Salut, génie !Tu ne me connais pas.‖ Mais nous te connaissons.Nous venons saluer‖ ta gloire non finie,Toi qui ne mourras pas,‖ nous autres qui naissons.
Nous venons saluer‖ l’art même en ta personne,Nous venons couronner‖ l’artiste surhumain,Et dire, dans des vers‖ où ton grand nom résonne,Nos souvenirs d’hier‖ aux vivants de demain.
On saura quelle était‖ l’ampleur de ton domaine,Et que les passions‖ des gueux comme des rois,Tous les cris, tous les vœux‖ de la pauvre âme humaine,Ont chanté tour à tour‖ et pleuré par ta voix.
Triste ou gai, formidable‖ ou bon, tendre ou farouche,Que de fois tu nous fis‖ plier les deux genoux,Et voir, comme en rêvant,‖ suspendus à ta bouche,Les mondes inconnus‖ que tu créais pour nous !
Là-bas, quelle ombre langoureuseS’approche de nous à pas lents ?Ah ! voici venir l’amoureuse.Tu mets ta main dans ses doigts blancs,Tu mêles ton âme à son âme ;Elle rit, et pleure, et se pâme,Et se sent brûler à la flammeQue font les soleils de tes yeux ;Et l’aigle avec la tourterelleChante la chanson éternelle,Et nous emporte d’un coup d’aileIvres d’amour au fond des cieux.
Puis, tout à coup, rugit le drame,Qui, lion fauve, par les boisTraîne la passion qui brameAinsi qu’une biche aux abois.Alors, entrant dans sa tanière,Les bras nus, comme un belluaire,Tu prends le monstre à la crinière,Tu te roules sur lui, vainqueur ;Et serrant la bote domptéeComme Hercule faisait d’Antée,Devant la foule épouvantéeTu brises ses reins sur ton cœur.
Mais il faut que tu te reposesEt des soupirs et des sanglots.Vas-tu donc effeuiller des rosesOu bien secouer des grelots ?Non. Ton rire, énorme et fantasque,Se tord aux rides de ton masque.Et l’on dirait une bourrasqueQui lutte avec des flots grondants.Fi du sourire fin et mièvre !C’est l’ironie et c’est la fièvreQui met dans le coin de ta lèvreLe pli des sarcasmes stridents.
Et comment pourrais-tu‖ ne pas être ironique ?Ainsi qu’un carrefour,‖ ton esprit communiqueAux ruelles sans nombre,‖ aux passages obscurs,D’où l’on voit déboucher,‖ grouillant entre les murs,Ceux-ci pieds nus, ceux-là‖ faisant sonner leurs bottes,Brandissant des poignards,‖ agitant des marottes,Criant, riant, priant,‖ et se tordant les mains,Le troupeau des vertus‖ et des vices humains.
Vous représentez-vous‖ tout ce que fut cet homme,Et ce qu’il a vécu‖ d’existences, en somme ?Être Napoléon,‖ Othello, Buridan,Kean, Méphistophélès,‖ don César de Bazan,Et passer, oubliant‖ ce qu’on était naguère,De Paillasse à Vautrin,‖ de Ruy-Blas à Macaire !Rendre tout, sentir tout !‖ Avoir autant de voixQu’il est d’astres au ciel‖ et de feuilles aux bois !S’incarner tous les jours,‖ prendre cent effigies,Comme les anciens dieux‖ dans les mythologies !Se dire que tout l’homme‖ habite ce front-là,Et n’avoir qu’un seul cœur‖ pour porter tout cela !
Ah ! le monde qui vient‖ au théâtre et s’amuse,Ne sait pas ce que coûte‖ un baiser de la muse,Quelle amertume il laisse,‖ et quels déchirementsDans les grands cœurs blessés‖ qu’elle a pris pour amants.Non, vous ne savez pas‖ qu’à son front de monarque,Sous la couronne d’or‖ l’épine a fait sa marque,Et que son grand manteau‖ de pourpre éblouissantEst rouge d’avoir bu‖ le plus pur de son sang.Non, vous ne savez pas‖ qu’il faut souffrir sans trêvePour donner une forme,‖ une vie, à son rêve,Que la fleur de l’idée‖ a pour sève les pleurs,Que les enfantements‖ sont toujours des douleurs.
Et maintenant, qui donc‖ te jettera la pierre,Disant que tu devais‖ courber ta tête altière,Et vivre comme nous,‖ pris sous un joug étroit ?Ô génie ! après tout,‖ n’avais-tu pas le droit,Pour apaiser ta faim‖ de vivre inassouvie,Toi qui donnais ton cœur,‖ de dépenser ta vie ?A-t-on vu les lions‖ ramper sur les genoux ?Et les dieux sont-ils faits‖ pour vivre comme nous ?
Va donc, dors ton sommeil‖ dans un linceul de gloire,Puisque te voilà mort,‖ bien qu’on ne puisse y croire.Toi qui roulais ainsi‖ qu’un fleuve aux larges flots,Avec un bruit d’éclats‖ de rire et de sanglots,Tu te perds dans la mort,‖ dans cette mer immense.Pour la première fois‖ en toi la paix commence.Mais avec le repos‖ ne viendra pas l’oubli.Notre regard de ta‖ lumière est tout rempli,Et l’on en gardera‖ l’éternelle mémoire.C’est en vain que la nuit‖ jette son ombre noireSur les derniers rayons‖ d’un beau soleil couchant.Aux franges d’un nuage‖ il s’arrête, accrochantParmi les lointains bleus‖ de l’horizon qui bouge,De grands lambeaux de pourpre‖ et des lames d’or rouge.La nuit a beau gonfler‖ sa robe obscure, il luit.Quand l’ombre l’a voilé,‖ nos yeux tout pleins de lui,Sous le ciel ténébreux‖ l’imaginent encore ;Et demain, quand naîtra‖ la pointe de l’aurore,Dans l’azur du matin‖ qui va se déployerC’est son dernier reflet‖ qu’on croit voir flamboyer.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4(abab) 3(ababcccdeeed) 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (76 de 12, 36 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 5 distiquess, 4 quatrains, 3 douzains
- Mots à la rime
- a génie / finie féminine, classiqueb connaissons / naissons masculine, classiquea personne / résonne féminine, classiqueb surhumain / demain masculine, classiquea domaine / humaine féminine, classiqueb rois / voix masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea langoureuse / l’amoureuse féminine, classiqueb lents / blancs masculine, classiquec âme / pâme / flamme féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee tourterelle / éternelle / d’aile féminine, classiquea drame / brame féminine, classiqueb bois / abois masculine, classiquec tanière / belluaire / crinière féminine, classiqued vainqueur / cœur masculine, classiquee domptée / d’Antée / épouvantée féminine, classiquea reposes / roses féminine, classiqueb sanglots / grelots masculine, classiquec fantasque / masque / bourrasque féminine, classiqued grondants / stridents masculine, classiquee mièvre / fièvre / lèvre féminine, classiquea ironique / communique féminine, classiqueb obscurs / murs masculine, classiquec bottes / marottes féminine, classiqued mains / humains masculine, classiquea homme / somme féminine, classiqueb Buridan / Bazan masculine, classiquec naguère / Macaire féminine, classiqued voix / bois masculine, classiquee effigies / mythologies féminine, classiquef front-là / cela masculine, classiquea s’amuse / muse féminine, classiqueb déchirements / amants masculine, classiquec monarque / marque féminine, classiqued éblouissant / sang masculine, classiquee trêve / rêve féminine, classiquef pleurs / douleurs masculine, classiquea pierre / altière féminine, classiqueb étroit / droit masculine, classiquec inassouvie / vie féminine, classiquea gloire / croire féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquec immense / commence féminine, classiqued l’oubli / rempli masculine, classiquee mémoire / noire féminine, classiquef couchant / accrochant masculine, classiqueg bouge / rouge féminine, classiqueh luit / lui masculine, classiquei encore / l’aurore féminine, classiquej déployer / flamboyer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources