La chanson des gueux, 1881· Troisième partie Nous autres gueux· Nos gaietés
V. Frère, il faut vivre
À MAURICE BOUCHOR
Oui, je pleurais hier‖ et j’en voulais mourir.Frère, étais-je assez bête !‖ Ah ! j’aime mieux être ivre !Et tout de suite ! mieux‖ vaut tenir que courir.Verse-moi du vieux vin,‖ beaucoup. Frère, il faut vivre !
Verse ! J’ai le gosier‖ meurtri par les sanglots,J’ai la luette sèche‖ et j’ai la langue rêche.Verse ! verse du vin !‖ Encore ! Et que ses flotsAu ruisseau de mon cou‖ chantent leur chanson fraîche !
Et fais-nous apporter‖ des viandes, du jambonRose comme une joue‖ en fleur de miss anglaise,Et du roastbeef saignant.‖ Frère, le sang est bon.Et déboutonnons nos‖ gilets tout à notre aise !
Le saucisson non plus,‖ frère, n’est pas mauvais.C’est l’éperon à boire.‖ Ohé ! qu’on nous l’amène !Nous lutterons avec‖ la ripaille, et je vaisEnterrer son armée‖ au creux de ma bedaine.
Frère, veux-tu dormir‖ sur ce bon matelas ?Jusqu’à l’heure où le ciel‖ est bleu comme du soufreQui flambe, nous ferons‖ un long somme, étant las.Nous ne rêverons point,‖ car en rêvant on souffre.
Et demain, au réveil,‖ nous serons frais et gais,Nous aurons ce beau teint‖ fleuri que l’on révère.Nous chanterons ; et quand‖ nous serons fatigués,Nous recommencerons‖ à vider notre verre.
Et nous irons ainsi‖ demain, après-demain,Toujours. Si quelqu’un dit‖ que l’on se déshonoreÀ ce jeu, nous ferons,‖ en nous tenant la main,Au nez de sa vertu‖ ronfler un rot sonore.
L’honneur, c’est de bien vivre‖ et d’être très heureux.Ventre libre, pieds chauds,‖ cœur vide et tête froide.Au diable les prêcheurs‖ rigides ! Bren pour eux !C’est l’affaire d’un mort‖ de se montrer si roide.
Nous, nous sommes vivants,‖ et très vivants, morbleu !Nous trouvons le vin bon‖ et les femmes bien faites,Et nous ne voulons pas‖ mettre un crêpe au ciel bleu.Ni penser qu’il y a‖ des lendemains aux fêtes.
Quels lendemains, d’ailleurs ?‖ La mort n’en est pas un.Ce n’est pas un coucher‖ qui promette une aurore ;C’est le retour d’un peu‖ de rien au tout commun ;Sous un aspect nouveau‖ c’est de la vie encore.
Mais voilà ! Quelle vie ?‖ Est-ce ma vie à moi ?Non. Quand je serai mort‖ j’aurai fini ma vie.Tu ris ? Tu me crois soûl,‖ n’est-ce pas ! Et pourquoi ?Ma phrase à La Palice‖ aurait pu faire envie,
Soit ! Mais ce La Palice‖ était un incompris.On a dit un grand mot‖ en disant qu’un quart d’heureAvant sa mort… Tu sais‖ le reste ; il a son prix,Et dit qu’il fait bon vivre‖ avant que l’on ne meure.
Donc, frère, encore un coup,‖ mangeons, buvons, baisons,Vivons, pleins d’une faim‖ de vivre inassouvie !Et quand la mort clora‖ nos mâchoires, faisonsDu hoquet de la mort‖ un salut à la vie !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a mourir / courir masculine, classiqueb ivre / vivre féminine, classiquea sanglots / flots masculine, classiqueb rêche / fraîche féminine, classiquea jambon / bon masculine, classiqueb anglaise / aise féminine, classiquea mauvais / vais masculine, classiqueb l’amène / bedaine féminine, classiquea matelas / las masculine, classiqueb soufre / souffre féminine, classiquea gais / fatigués masculine, classiqueb révère / verre féminine, équivalentea après-demain / main masculine, classiqueb déshonore / sonore féminine, classiquea heureux / eux masculine, classiqueb froide / roide féminine, classiquea morbleu / bleu masculine, classiqueb faites / fêtes féminine, classiquea un / commun masculine, classiqueb aurore / encore féminine, classiquea moi / pourquoi masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea incompris / prix masculine, classiqueb d’heure / meure féminine, classiquea baisons / faisons masculine, classiqueb inassouvie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources