La chanson des gueux, 1881· Deuxième partie Gueux de paris· Les quatre saisons
VI. Les terrains vagues
Quand juillet a roussi‖ l’herbe des terrains vagues,Ils ont l’air de grands lacs‖ de rouille, dont les vaguesPortent pour immobile‖ écume des gravats.
C’est là pourtant, ô gueux‖ de Paris, que tu vas,Dans ce lugubre champ‖ qui pour fleur a l’ordure,Quand tu veux par hasard‖ prendre un bain de verdure.La campagne est trop loin.‖ L’omnibus est trop cher.Et toi, le Juif-Errant,‖ toi qui marchais hier,Qui marcheras demain,‖ qui dois marcher sans trêve,Tu veux faire aujourd’hui‖ ta promenade brève,Et tout le long du jour,‖ oubliant ta rancœur,Au verre du repos‖ t’enivrer à plein cœur.
Dans les jardins publics‖ on n’est pas à son aise :Trop de monde ! D’ailleurs‖ il faut payer sa chaiseComme à l’église. Il faut‖ être un richard. Ou bienSi l'on dort allongé‖ sur un banc, un gardienSurgit, chasse le rêve‖ à sa voix de rogomme,De son poignet brutal‖ étrangle votre somme,Et, parmi les badauds‖ dont une meute accourt,Vous traîne par le col‖ en criant comme un sourd :« Il faut dormir chez soi‖ quand on est soûl, crapule. »Et ce gros propre à rien‖ vous flanque sans scrupuleÀ la porte, et la foule‖ en riant dit merci.
Toi donc qui veux dormir‖ sans gêne et sans souci,La face vers le ciel‖ et le dos sur la terre,Tu vas dans un terrain‖ vague, bien solitaire.Pas de cris. Pas de bruit.‖ Pas de bonne d’enfant.Pas de gardien. Personne‖ ici ne te défendDe donner à ton corps,‖ qui souffre, un peu de fête,Et tu peux à ton gré‖ dormir comme une bête.Des bêtes, en effet,‖ chats morts ou chiens galeux,Sont tes seuls compagnons,‖ ô coucheur scandaleuxQui pour buen retiro‖ prends cette place immondeOù gisent les débris‖ honteux de tout le monde.Que t’importe ? Les pieds‖ fourbus, les membres las,Tu ne sens nul dégoût‖ d’avoir pour matelasLa cuvette où vomit‖ la cité colossale.Un lit est toujours doux,‖ même quand il est sale.Au beau milieu du champ,‖ tu choisis un bon creux,Où les tessons pointus‖ soient un peu moins nombreux,Où le sol n’ait pas trop‖ de durillons, où l’herbeNe prenne pas un air‖ absolument imberbe.Tu t’estimes veinard,‖ fadé d’un chouette écot,Si quelque pissenlit,‖ quelque coquelicot,Avec son pompon jaune‖ ou bien sa rouge crêteFait un mouchetis d’ombre‖ au dessus de ta tête.Dans ce trou, lentement,‖ comme dans un hamac,Tu te couches, les bras‖ croisés sur l’estomac,Les jambes en compas,‖ la figure couverteDe ta casquette ; et là,‖ barbe au vent, bouche ouverte,Dans ce coin de nature‖ où tu te sens chez toi,Tu goûtes le bonheur‖ de n’avoir point de toit.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 26((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a vagues féminine, classiqueb gravats / vas masculine, classiqueb l’ordure / verdure féminine, classiquec cher / hier masculine, classiqued trêve / brève féminine, classiquee rancœur / cœur masculine, classiquea aise / chaise féminine, classiqueb bien / gardien masculine, classiquec rogomme / somme féminine, classiqued accourt / sourd masculine, classiquee crapule / scrupule féminine, classiquef merci / souci masculine, classiqueb terre / solitaire féminine, classiquec d’enfant / défend masculine, classiqued fête / bête féminine, classiquee galeux / scandaleux masculine, classiquef immonde / monde féminine, classiqueg las / matelas masculine, classiqueh colossale / sale féminine, classiquei creux / nombreux masculine, classiquej l’herbe / imberbe féminine, classiquek écot / coquelicot masculine, classiquel crête / tête féminine, classiquem hamac / l’estomac masculine, classiquen couverte / ouverte féminine, classiqueo toi / toit masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources