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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Troisième partie Nous autres gueux· Nos gloires

VIII. Noctambules

Jean Richepin· 24 quatrains, octosyllabes, 96 vers

Par les quais, les places, les rues,Après minuit, avant le jour,Lorsque les foules disparuesDorment leur somme épais et lourd,

Quand l’ombre sur les ridiculesJette son manteau ténébreux,Ils vaguent, les bons noctambules,Et sous le ciel causent entre eux.

Ils ont pour cravate une loque ;Leurs habits sont vieux et souillés ;Et leur pantalon s’effiloqueSur le rire de leurs souliers.

Mais ils se moquent de la pluieQui rafraîchit leur crâne en feuEt de la bise qui s’essuieSur leur nez qu’elle peint en bleu ;

Et d’un pas digne et philosopheIls se promènent bravement,Mouchoirs humains de mince étoffeTrempés des pleurs du firmament.

Leurs poches vides sur leurs cuissesOnt beau prendre l’air par les trous,Ils vont, fumant comme des Suisses,Gesticulant comme des fous.

Ce sont des rêveurs, des poètes,Des peintres, des musiciens,Des gueux, un tas de jeunes têtesSous des chapeaux très anciens.

Au fond de vagues brasseriesIls ont bu tout le soir à l’œil.Aussi leurs âmes sont fleuriesDe vert espoir, de rouge orgueil.

« Nous savons bien ce que nous sommes,Notre avenir n’est pas suspect ! »Et ces pauvres futurs grands hommesSe parlent d’eux avec respect.

L’un refondra la poésie,Et du moule de son cerveauDans le ciel de sa fantaisieFera jaillir l’astre nouveau ;

L’autre pétrira la lumièreSur sa toile ; l’autre, levantSon rude marteau sur la pierre,Y tordra son rêve vivant ;

Celui-ci doit trouver la gammeDes airs qu’on chantera demain ;Celui-là cherche l’amalgameD’où naîtra le bonheur humain ;

Tous avec une voix certaineEscomptent l’avenir douteux ;La postérité si lointaineA l’air de marcher devant eux ;

Et tous ces inventeurs de pôles,Tous ces bâtisseurs de Babel,Pensent porter sur leurs épaulesAinsi qu’Atlas le poids d’un ciel.

Hélas ! les rêveurs noctambulesÀ qui l’on jetterait deux sous !En les voyant enfler leurs bullesOn les prend pour des hommes soûls.

Soûls, en effet, les pauvres diables,Et plus soûls que vous ne pensez !Car leurs gosiers insatiablesOnt bu des alcools insensés.

Ils ont bu le désir qui trouble,La foi pour qui tout est quitté,L’orgueil âpre qui fait voir double,L’idéal et la liberté.

Ils ont bu, bu à pleines lèvres,Bu à pleins yeux, bu à pleins cœurs,Cet alcool qui guérit leurs fièvres :L’assurance d’être vainqueurs.

Ces bavards, qui semblent des drôles,Mâcheurs de mots, sculpteurs de bruit,Ces cabotins jouant leurs rôlesSur les quais déserts dans la nuit,

Ces loqueteux qui par la fangeTraînent leurs pieds las et raidis,Et près des tonneaux de vidangeParlent tout haut du Paradis,

Ces gueux qui d’espoir vain se grisent,Ces fantoches, ces chiens errants,Seront peut-être ce qu’ils disent,Et c’est pour cela qu’ils sont grands.

Qui sait ? ces formes peu vêtuesQui grelottent au vent d’hiver,Seront peut-être des statuesImmobiles sous le ciel clair.

Et sur les quais, et dans les rues,Après minuit, avant le jour,Lorsque les foules disparuesDorment leur somme épais et lourd,

Leur marbre blanc dans la nuit sombreDira leur gloire et votre erreur,Quand ils se dresseront dans l’ombreAvec un geste d’empereur.

Versification

Forme
24 quatrains (quatrains)
Rimes
24(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
24 quatrains
Mots à la rime
a rues / disparues féminine, classiqueb jour / lourd masculine, non classiquea ridicules / noctambules féminine, classiqueb ténébreux / eux masculine, classiquea loque / s’effiloque féminine, classiqueb souillés / souliers masculine, classiquea pluie / s’essuie féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea philosophe / étoffe féminine, classiqueb bravement / firmament masculine, classiquea cuisses / Suisses féminine, classiqueb trous / fous masculine, classiquea poètes / têtes féminine, classiqueb musiciens / anciens masculine, classiquea brasseries / fleuries féminine, classiqueb l’œil / orgueil masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb suspect / respect masculine, classiquea poésie / fantaisie féminine, classiqueb cerveau / nouveau masculine, classiquea lumière / pierre féminine, classiqueb levant / vivant masculine, classiquea gamme / l’amalgame féminine, classiqueb demain / humain masculine, classiquea certaine / lointaine féminine, classiqueb douteux / eux masculine, classiquea pôles / épaules féminine, classiqueb Babel / ciel masculine, classiquea noctambules / bulles féminine, classiqueb sous / soûls masculine, classiquea diables / insatiables féminine, classiqueb pensez / insensés masculine, classiquea trouble / double féminine, classiqueb quitté / liberté masculine, classiquea lèvres / fièvres féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea drôles / rôles féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea fange / vidange féminine, classiqueb raidis / Paradis masculine, classiquea grisent / disent féminine, classiqueb errants / grands masculine, classiquea vêtues / statues féminine, classiqueb d’hiver / clair masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb erreur / d’empereur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources