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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Troisième partie Nous autres gueux· Nos gaietés

X. Prologue fantaisiste

Jean Richepin· 7 distiquess, alexandrins, 79 vers

Mesdames et Messieurs,‖ c’est comme un fait exprès :Rien ne marche. Tantôt‖ nous pensions être prêts.On avait répété,‖ chacun savait son rôle,Celui-ci très tragique,‖ et celui-là très drôle.Au son du piano‖ plaquant de doux accordsNous étions à notre aise,‖ au milieu des décors,Comme un poisson dans l’eau,‖ comme une fleur dans l’herbeC’était charmant. C’était‖ parfait. C’était superbe.

Tout à coup, au moment‖ de lever le rideau,La scène nous paraît‖ un horrible radeauBallotté par les vents,‖ battu par la tempête,Et nous, ne savons plus‖ ou donner de la tête.Notre premier comique‖ a le toupet tout droitDe frayeur. L’amoureux,‖ transi, reste si froidQu’en les touchant à peine‖ il frappe les carafes.Le père noble fait‖ des sourcils en paraphesEt roule de gros yeux‖ blancs et dépareillés.Bref, nous hésitons tous,‖ stupides, effrayés,Ahuris, et craignant‖ la colique ou la crampeDevant la formidable‖ aurore de la rampe.

Ah ! lorsqu’on se sent là‖ pour la première fois,Près d’affronter ces yeux‖ braqués, et sous le poidsDe ce silence affreux‖ qu’il faut bien que l’on trouble,On regarde ce gouffre‖ en tremblant, on voit double,On voudrait fuir, se taire,‖ et ne plus se montrer.On sent là comme un chat‖ qui ne veut pas rentrer.Que faire cependant ?‖ Il faut lever la toile.Oh ! comme on resterait‖ volontiers sous ce voile !Mais le public murmure‖ et déjà fait : Ah ! ah !Il faut se décider.‖ Alors un brouhahaS’élève : on crie, on court,‖ on s’appelle, on se cherche,On embrasse un portant,‖ on enlace une perche,On se serre la main‖ en tombant dans des trous,On pleure dans le sein‖ des pompiers qui sont doux.On passe son pourpoint‖ en guise de culotte,On laisse sa perruque‖ au fond de sa calotte,On se colle une barbe‖ au front avec orgueil,Et l’on se met du rouge‖ avec le doigt dans l’œil.

Donc, Messieurs, sur vos fronts‖ n’amassez pas de rides.Vous qui vîntes ici,‖ sous ces climats torrides,Soyez bons jusqu’au bout.‖ Que si, sur quelque pointNous nous sommes trompés‖ un peu, ne riez point.Que vos bouches, enfin,‖ n’affectent pas des formesCirconflexes, devant‖ nos sottises énormes.Et, tenez, nous jouons‖ dans un drame écossaisEt très féroce, avec‖ des costumes français,Et parmi les splendeurs‖ d’un ex-palais tragique.Nous donnons un grand bal,‖ qui doit être magique,Dans un petit jardin‖ de guinguette, avec dixOu quinze lampions‖ qui servirent jadis.Nous avons une pièce‖ en un décor de villeQui doit représenter‖ l’espagnole Séville,Et sur lequel, comme un‖ dos de caméléon,On voit s’enfler le dôme‖ altier du Panthéon.

Bast ! tout cela n’est rien.‖ Dites-vous que ShakespeareSe jouait sans décors‖ et n’en était pas pire.Certes, nous n’avons pas‖ l’outrecuidance, non,De comparer nos noms‖ obscurs à ce grand nom ;Mais enfin, si nos vers‖ disent ce qu’il faut dire,Si nous faisons sonner‖ les sanglots et le rire,Si notre jeu traduit‖ dans sa naïvetéOu l’âpre passion‖ ou la franche gaîté,Si vous vous sentez pris‖ aux mailles de la rime,C’est tout ! Vous n’oserez‖ vraiment nous faire un crimeDes mille petits rien‖ que verront les railleurs.C’est dans vos cœurs que sont‖ nos décors les meilleurs.

Je vous ai fait, Messieurs,‖ des aveux très honnêtes ;Tenez-m’en compte. Allons,‖ essuyez vos lorgnettes :Allumez dans vos yeux‖ un indulgent flambeau ;Tâchez, ce qui sera‖ laid, de le voir en beau.Songez que cette chose‖ aura ceci pour elleQu’elle est hardie et jeune,‖ et quelque peu nouvelle.Donc, soyez bons !

Et vous, ô rois, ô potentats,Critiques influents‖ tout couverts d’attentats,Ô tigres que la presse‖ abrite dans ses jungles,N’aiguisez pas vos crocs,‖ n’allongez pas vos ongles,Et, comme de bons chats‖ faisant un gros dos rond,Sans trop vous endormir‖ pourtant, faites ronron.

Versification

Forme
7 distiquess (distiques)
Rimes
39((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
7 distiquess
Mots à la rime
a exprès / prêts masculine, classiqueb rôle / drôle féminine, classiquec accords / décors masculine, classiqued l’herbe / superbe féminine, classiquea rideau / radeau masculine, classiqueb tempête / tête féminine, classiquec droit / froid masculine, classiqued carafes / paraphes féminine, classiquee dépareillés / effrayés masculine, classiquef crampe / rampe féminine, classiquea fois / poids masculine, classiqueb trouble / double féminine, classiquec montrer / rentrer masculine, classiqued toile / voile féminine, classiquee ah / brouhaha masculine, non classiquef cherche / perche féminine, classiqueg trous / doux masculine, classiqueh culotte / calotte féminine, classiquei orgueil / l’œil masculine, classiquea rides / torrides féminine, classiqueb point masculine, classiquec formes / énormes féminine, classiqued écossais / français masculine, classiquee tragique / magique féminine, classiquef dix / jadis masculine, classiqueg ville / Séville féminine, classiqueh caméléon / Panthéon masculine, classiquea Shakespeare / pire féminine, classiqueb non / nom masculine, classiquec dire / rire féminine, classiqued naïveté / gaîté masculine, classiquee rime / crime féminine, classiquef railleurs / meilleurs masculine, classiquea honnêtes / lorgnettes féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquec elle / nouvelle féminine, classiquea bons / potentats / d’attentats masculine, classiqueb jungles / ongles féminine, classiquec rond / ronron masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources