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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Deuxième partie Gueux de paris· Les quatre saisons

IV. Variations de printemps sur l’orgue de barbarie

Jean Richepin· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

Bonne consolatrice,‖ ô fée, ô Mélodie,Soupir mélancolique‖ aux sonores langueurs,Comme au lit des mourants‖ l’homme qui psalmodieToi qui verses le baume‖ et la paix à nos cœurs,

Tu sais tout embrasser‖ dans tes formes si vaguesEt merveilleusement‖ revêtir de tes sons,À la fois ondoyants‖ et forts comme les vagues,Nos secrets les plus chers‖ que seuls nous connaissons.

Dans l’air qu’il composa,‖ triste ou gai, rude ou tendre,Qui sait ce que pour nous‖ met le musicien ?Mais dans l’enivrement‖ que j’éprouve à l’entendreQui sait ce que je mets ?‖ Lui-même il n’en sait rien.

Il a chanté l’amour‖ peut-être sans maîtresse,Parlé de désespoirs‖ sans en avoir aucun.Qu’importe ? Si sa voix‖ exprime ma détresse,Sans le savoir, sa voix‖ a chanté pour quelqu’un.

Souvent il a jeté‖ quelques notes joyeuses,Et pourtant ma douleur‖ tristement s’y complaît.J’entends rire ou pleurer‖ des voix mystérieusesDans un accord banal,‖ dans un air incomplet.

Puis, que de souvenirs,‖ que de choses passées,De jours évanouis‖ et de bonheurs perdus,Renaissent brusquement‖ du fond de nos penséesÀ des sons oubliés‖ tout à coup entendus !

Il suffit d’un enfant‖ qui chante et qui mendie,D’un violon criard‖ ou d’un orgue aux abois,Pour nous remémorer‖ la vieille mélodieEscortée aussitôt‖ des choses d’autrefois.

C’est ainsi que ce soir,‖ de loin, par ma fenêtre,Un air d’orgue arrivant‖ sur le vent printanier,À son refrain vulgaire,‖ et qui fut gai peut-être,Triste, je me souviens‖ d’un jour, l’hiver dernier.

Malgré les arbres verts‖ aux feuilles d’émeraudeEt les cris des oiseaux‖ fusant dans le ciel bleu,Je revois devant moi‖ la chambre étroite et chaudeOù j’étais ce jour-là,‖ près du lit, près du feu.

Ce jour-là, je pleurais,‖ oh ! comme un enfant pleure,Comme on pleure à vingt ans‖ d’une douleur d’amour.J’écoutais lentement‖ couler, heure par heure,Au bruit de mes sanglots‖ la longueur de ce jour,

Tout à coup, abîmé‖ dans ma pensée amère,J’entendis un chant doux‖ au dehors murmurer.Ô douleur, comme nous‖ qui souffrons, éphémère !C’en fut assez, hélas !‖ pour cesser de pleurer.

Le cœur gros mais calmé,‖ je dus quitter ma placePour aller entr’ouvrir‖ les rideaux. Il neigeait.Sous la porte cochère,‖ humide et noire, en face,Était un pauvre vieux‖ que la bise assiégeait.

Ses doigts tout grelottants,‖ raidis par la froidureQui flagellait ce corps‖ de ses coups sans répit,Tournaient d’un orgue faux‖ la manivelle dure,Et le son m’arrivait‖ par la neige assoupi.

Je jetai dans la rue‖ une aumône au vieil homme,Qui s’en alla, mettant‖ son orgue sur son dos.Puis, sans savoir quel air‖ il jouait, quelle sommeJ’avais pu lui jeter,‖ je fermai les rideaux.

Qu’il était loin de moi,‖ ce pauvre air ! Ma maîtresseNe m’ayant fait souffrir‖ que pour m’en aimer mieux,J’avais tout oublié,‖ l’air, le jour, ma détresse,Orage passager‖ dans l’azur de mes cieux.

Et voilà qu’aujourd’hui‖ soudain je me rappelle,En entendant cet air,‖ que je l’avais en moi.Tu reviens me trouver,‖ ancienne ritournelle,Et tout le passé mort‖ ressuscite avec toi.

Oh ! chante, chante encor‖ par ma fenêtre ouverte,Ô vieil orgue banal,‖ et criard, et pointu !Chante ! Dans le ciel bleu,‖ dans la ramure verte,Je n’entends que toi seul,‖ et je t’aime, vois-tu !

Oui, je t’aime pauvre air‖ qu’on traîne par les rues,Et celui qui t’a fait‖ ne t’aime pas ainsi.Car dans le souvenir‖ de tes notes perduesIl n’avait mis qu’un air ;‖ j’y mets mon cœur aussi.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a Mélodie / psalmodie féminine, classiqueb langueurs / cœurs masculine, classiquea vagues féminine, classiqueb sons / connaissons masculine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb musicien / rien masculine, classiquea maîtresse / détresse féminine, classiqueb aucun / quelqu’un masculine, classiquea joyeuses / mystérieuses féminine, classiqueb complaît / incomplet masculine, classiquea passées / pensées féminine, classiqueb perdus / entendus masculine, classiquea mendie / mélodie féminine, classiqueb abois / d’autrefois masculine, classiquea fenêtre / peut-être féminine, classiqueb printanier / dernier masculine, classiquea d’émeraude / chaude féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea pleure / heure féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea amère / éphémère féminine, classiqueb murmurer / pleurer masculine, classiquea place / face féminine, classiqueb neigeait / assiégeait masculine, classiquea froidure / dure féminine, classiqueb répit / assoupi masculine, non classiquea homme / somme féminine, classiqueb dos / rideaux masculine, classiqueb mieux / cieux masculine, classiquea rappelle / ritournelle féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea ouverte / verte féminine, classiqueb pointu / vois-tu masculine, classiquea rues / perdues féminine, classiqueb ainsi / aussi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources