Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Les Gas

VII. Le mot de Gillioury

Jean Richepin· 1 distiques, alexandrins, 82 vers

À HENRY LAURENT

Vous le rappelez-vous,‖ dites, mon cher Henry,Ce bonhomme nommé‖ le père Gillioury ?Non pas tel que je l’ai‖ mis dans un de mes drames,Mais tel qu’il était, tel‖ que nous le rencontrâmes,Au Croisic, ou, pour dire‖ à sa guise, au Croisi !Fumé, saur, le nez seul‖ d’un royal cramoisi,Vêtu d’on ne sait quoi,‖ mais propre sous ses hardes,Le bec toujours salé‖ de chansons égrillardes,De souvenirs joyeux‖ et de propos plaisants,Il travaillait encore‖ à soixante-dix ansPour pouvoir, en dehors‖ de sa maigre retraite,Quand son nez se fanait,‖ en repeindre l’aigrette.C’était le vieux luron‖ dans toute sa candeur,Ancien loustic de bord,‖ quelque peu quémandeur,Et sans respect de lui‖ sombrant au fond des verres.Aussi les rudes gas‖ de là-bas, gens sévères,N’avaient-ils pas pour lui‖ grande estime, étonnésQue nous prissions plaisir‖ à voir fleurir son nez.Car nous l’arrosions ferme ;‖ et souvent, par ma faute,J’ai dû le ramener,‖ le bonhomme, à son hôte,Comme un bateau noyé‖ roulant la quille en l’air.Sans doute il avait tort.‖ Nous encor plus, c’est clair.Eh bien ! non, après tout.‖ Lui guérir sa pépie,Lui donner du bon temps,‖ c’était faire œuvre pie.Pauvre diable, il rentrait‖ si gai dans sa maison,Si ben aise ! Ma foi,‖ oui, nous avions raison.Et d’ailleurs, nous étions‖ ses obligés, je pense.On lui payait son dû,‖ de lui garnir la panse.Pour quelques coups de vin,‖ quelques mauvais repas,En échange et comptant‖ que ne donnait-il pas !Chansons de mathurin,‖ chefs-d’œuvre populaires,Ses voyages partout,‖ depuis les mers polairesJusqu’au voluptueux‖ Éden de Tahiti !Il ne s’arrêtait plus‖ quand il était parti.Et tout cela bien mieux‖ qu’un livre ou qu’un poëme,Avec ses imprévus‖ de peuple, de bohème,De philosophe, et, par‖ instant, le mot profond,Ainsi que les enfants‖ et les pauvres les font.Tenez, il en est un,‖ simple et grand, qui me reste.Peut-être est-ce la voix,‖ le regard et le gesteQui me firent alors‖ en être tout frappé.Non, pourtant. Il est grand,‖ ou je suis bien trompé.Il me semble expliquer‖ par quelle loi chérieS’enracine en nos cœurs‖ l’amour de la patrie ;Et le plus beau discours,‖ le vers le mieux chantant,Près de ce mot naïf‖ n’en diraient pas autant.Ce soir-là, nous avions‖ gavé notre bonhomme,Non pas comme un glouton,‖ mais comme un gastronomeAu Casino lui-même,‖ à l’instar de Paris.Il avait, à ces plats‖ savants, poussé des crisD’enthousiasme, et, peu‖ s’en faut, de Mélusine.Puis, sans perdre le nord,‖ comme on parlait cuisine,Il avait, comparant,‖ conté par le menuLes mets qu’il connaissait.‖ Il en avait connuDe singuliers, ayant‖ une fois fait ribote,Sur un radeau perdu,‖ d’une tige de botte ;Mais il avait aussi‖ des souvenirs meilleurs,Ayant mangé de tout,‖ partout, et même ailleurs ;Car il disait : — J’ai vu,‖ moi, les quatre hémisphères.— Eh bien ! tout compte fait,‖ qu’est-ce que tu préfères ?Lui demandai-je. Quel‖ est le plat superfinDont tu voudrais avoir‖ tous les jours à ta faim ?— Tous les jours ? Le meilleur ?‖ Hum ! Diable ! — Bouche béeLe regard en dedans‖ et la lippe tombée,Il s’était écarté‖ de la table, et songeait.— Voyons ! — Dame, fit-il,‖ ça ne vient pas d’un jet.Faut réfléchir un brin,‖ prendre un point de repère.Tirer de bord, doubler‖ la brise. Espère, espère ;J’y rumine. — Il se tut‖ de nouveau, plus songeur.À son front en travail‖ montait une rougeur.Il y mettait vraiment‖ toute sa conscience,Et murmurait de temps‖ à autre : — Patience ! —Enfin il se leva,‖ puis croisant ses bras courtsGravement, comme s’il‖ allait faire un discours :— Tu dis bien, n’est-ce pas,‖ la meilleure pâture,La meilleure, ou passée,‖ ou présente, ou future ?— Oui. — Ses yeux flamboyaient‖ alors étrangement.Le vieux drôle était beau,‖ superbe, en ce moment.Son geste large ouvert‖ s’envola comme une aile.Et ce fut d’une voix‖ émue et solennelleQu’il déclara : — Je l’ai,‖ ce que j’aurais choisi.Ce qu’y a de meilleur,‖ c’est le pain du Croisi.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
41((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a Henry / Gillioury masculine, classiqueb drames / rencontrâmes féminine, classiquec Croisi / cramoisi masculine, classiqued hardes / égrillardes féminine, classiquee plaisants / ans masculine, classiquef retraite / l’aigrette féminine, classiqueg candeur / quémandeur masculine, classiqueh verres / sévères féminine, classiquei étonnés / nez masculine, classiquej faute / hôte féminine, classiquek l’air / clair masculine, classiquel pépie / pie féminine, classiquem maison / raison masculine, classiquen pense / panse féminine, classiqueo repas / pas masculine, classiquep populaires / polaires féminine, classiqueq Tahiti / parti masculine, classiquer poëme / bohème féminine, classiques profond / font masculine, classiquet reste / geste féminine, classiqueu frappé / trompé masculine, classiquev chérie / patrie féminine, classiquew chantant / autant masculine, classiquex bonhomme / gastronome féminine, classiquey Paris / cris masculine, classiquez Mélusine / cuisine féminine, classiquea menu / connu masculine, classiqueb ribote / botte féminine, classiquec meilleurs / ailleurs masculine, classiqued hémisphères / préfères féminine, classiquee superfin / faim masculine, classiquef bée / tombée féminine, classiqueg songeait / jet masculine, classiqueh repère / espère féminine, classiquei songeur / rougeur masculine, classiquej conscience / Patience féminine, classiquek courts / discours masculine, classiquel pâture / future féminine, classiquem étrangement / moment masculine, classiquen aile / solennelle féminine, classiqueo choisi / Croisi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources