La mer, 1894· Marines
XIX. Les corbeaux
Le mont, la plaine, ont leurs corbeaux.Mais la mer, ce champ de batailleDont tous les flots sont des tombeaux,La mer, les voulant à sa taille,Plus noirs, plus lugubres, plus beaux,Plus grands, la mer a ses corbeaux.
Arrière-garde de l’orage,Ils arrivent dans le ciel grisEn tournoyant, quand un naufrage,Couvrant la plage de débris,Leur a préparé de l’ouvrageÀ ces croque-morts de l’orage.
Pesant, majestueux, le volDe leurs larges ailes funèbresTombe en spirale au ras du solComme une trombe de ténèbres ;Et là, le chef droit sur le col,Ils arrêtent d’un coup leur vol.
À les voir ainsi par la grève,Debout, l’œil fixé sur les eaux,Ils donnent l’illusion brèveQue ce n’est plus là des oiseaux.Mais des philosophes qu’un rêveImmobilise sur la grève.
D’un pas grave et sacerdotal,D’une allure de patriarche,Sans secousse ni saut brutal,Bientôt ils se mettent en marche.On dirait que d’un piédestalChacun descend, sacerdotal.
Ils vont, très lents, et quand des chosesAccrochent leurs yeux en passant,Pour les voir ils prennent des posesPédantesques, puis, croassant,En savants hérissés de glosesIls se disent entre eux des choses.
Ils ont le verbe caverneux.Tels des Sibylles et des MagesDénouant les mystiques nœudsD’un problème et rendant hommagesÀ l’oracle qui parle en euxComme en un temple caverneux.
Mais dès qu’ils voient une charogne,Bonsoir tenue et gravité !Leur marche danse. Leur voix grogne.L’équilibre désorbité,L’aile battante en bras d’ivrogne,Ils s’affalent sur la charogne.
C’est leur paradis là-dedans.Le clou de leur bec droit lacèreCes haillons visqueux et pendantsQu’ils éparpillent de la serre,Avec des cris brefs et stridents,Ceux-ci dessus, ceux-là dedans,
De pourriture ils font ribote.Parmi la sanie et les versÇa rit, ça braille, ça jabote.Dans les jus épais, noirs et vers,Ça patauge jusqu’à mi-botte.Les croque-morts sont en ribote.
Car ils la boivent, les corbeaux.Cette chair flasque et corrompue.Ils l’ingurgitent par lambeaux.Plus c’est liquide et plus ça pue,Mieux ils en gonflent leurs jabots.La carne est le vin des corbeaux.
Las de manger et las de boire,S’ils croassent alors, leur voixChante en tons creux de bassinoire,Sinistre et comique à la fois,Un Requiem blasphématoire,Requiem sur un air à boire.
Enfin, repus, comme s’en vontDes goinfres à la panse pleineQui se sont empiffrés à fondEt qui sont gavés, hors d’haleine,Si lourds qu’ils en ont l’air profond.Enfin, solennels, ils s’en vont ;
Et ces vivantes sépulturesPrenant par le ciel leurs ébatsY semblent les noires monturesDe sorciers qui dans les sabbatsVont avec d’infâmes posturesForniquer sur des sépultures.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(ababaa)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a corbeaux / tombeaux masculine, classiqueb bataille / taille féminine, classiquec beaux / corbeaux masculine, classiquea l’orage / naufrage féminine, classiqueb gris / débris masculine, classiquec l’ouvrage / l’orage féminine, classiquea vol / sol masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquec col / vol masculine, classiquea grève / brève féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquec rêve / grève féminine, classiquea sacerdotal / brutal masculine, classiqueb patriarche / marche féminine, classiquec piédestal / sacerdotal masculine, classiquea choses / poses féminine, classiqueb passant / croassant masculine, classiquec gloses / choses féminine, classiquea caverneux / nœuds masculine, classiqueb Mages / hommages féminine, classiquec eux / caverneux masculine, classiquea charogne / grogne féminine, classiqueb gravité / désorbité masculine, classiquec d’ivrogne / charogne féminine, classiquea là-dedans / pendants masculine, classiqueb lacère / serre féminine, classiquec stridents / dedans masculine, classiquea ribote / jabote féminine, classiqueb vers masculine, classiquec mi-botte / ribote féminine, classiquea corbeaux / lambeaux masculine, classiqueb corrompue / pue féminine, classiquec jabots / corbeaux masculine, classiquea boire / bassinoire féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquec blasphématoire / boire féminine, classiquea vont / fond masculine, classiqueb pleine / d’haleine féminine, classiquec profond / vont masculine, classiquea sépultures / montures féminine, classiqueb ébats / sabbats masculine, classiquec postures / sépultures féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources