Les caresses, 1877· Nivôse
XXIII. Au bord de la mer
Je suis bien loin de vous‖ et des choses passées.J'ai fui Paris, où mes‖ anciennes penséesHantaient tous mes chemins.J'y retrouvais partout‖ les heures disparuesDont les spectres plaintifs‖ me suivaient par les ruesEn me prenant les mains ;
Tous les regrets amers‖ de nos belles annéesY fleurissaient partout‖ en fleurs empoisonnéesAux fentes du pavé ;Je ne pouvais plus faire‖ un pas hors de ma porteSans voir le corbillard‖ de l'Espérance morte ;Et je me suis sauvé.
Je me suis sauvé, faible‖ et désertant la lutte,Sans oser regarder‖ mon mal, comme une bruteQui cache ses yeux clos.Je me suis évadé‖ loin de vous et du monde.Entre Paris et moi‖ j'ai mis la mer profonde,La mer et tous ses flots.
Mais le noir souvenir‖ m'a suivi sans relâche.J'emporte mon remords,‖ comme un assassin lâcheQui se serait enfuiLaissant un corps saigner‖ au coin de quelque haieEt qui croirait ouïr‖ les lèvres de la plaieCrier derrière lui.
Pourtant, je pensais bien‖ avoir trouvé l'asile.Je me suis enterré‖ dans le calme d'une îleAinsi que dans un trou.Je ne vois plus le rire‖ ironique de l'homme,Je n'entends plus mentir‖ la femme, et je vis commeDans son arbre un hibou.
Partout, emprisonnant‖ mon âpre solitude,Je ne vois, je n'entends‖ que la mer, la mer rudeQui lutte avec le vent,Qui déchire ses mains‖ sur les dents de la côte,Et dont la grande voix‖ endormeuse est plus hauteQue nos sanglots d'enfant.
Mais la mer a beau faire‖ et peut enfler sa vague,Le vent a beau chanter‖ sa chanson lente et vague.Je ne suis pas bercé.Rien ne peut endormir‖ ma tristesse qui rageEt qui pousse des cris‖ ainsi que dans l'orageUn albatros blessé.
Des cruels souvenirs‖ mon âme est encor pleine,Et c'est eux que j'entends‖ seuls dans la cantilèneDu vent et de la mer.J'entends, j'entends toujours‖ les heures disparues,Dont les spectres plaintifs‖ me suivaient par les rues,Me chanter le môme air.
Et les regrets, et les‖ remords, et le vieux rêveAussi bien que là-bas‖ viennent sur cette grèveMe hanter jusqu'ici ;Et, rhythmant les sanglots de la mer qui déferle,Les larmes du rocher‖ s'égouttent perle à perle,Et les miennes aussi.
Ah ! c'est en vain, c'est bien‖ en vain que je m'exile !Je ne trouverai pas‖ le refuge et l'asile.Pourquoi chercher ? Pourquoi ?Je ne puis me sauver‖ du passé qui m'accable.Je ne puis éviter‖ le fantôme implacable.Le fantôme est en moi.
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (40 de 12, 20 de 6)· profil 6, 6−6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a passées / pensées féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquec disparues / rues féminine, classiquea années / empoisonnées féminine, classiqueb pavé / sauvé masculine, classiquec porte / morte féminine, classiquea lutte / brute féminine, classiqueb clos / flots masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea relâche / lâche féminine, classiqueb enfui / lui masculine, classiquec haie / plaie féminine, classiquea l'asile / île féminine, classiqueb trou / hibou masculine, classiquec l'homme / comme féminine, classiquea solitude / rude féminine, classiqueb vent / d'enfant masculine, classiquec côte / haute féminine, classiquea vague féminine, classiqueb bercé / blessé masculine, classiquec rage / l'orage féminine, classiquea pleine / cantilène féminine, classiqueb mer / air masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb jusqu'ici / aussi masculine, classiquec déferle / perle féminine, classiquea m'exile / l'asile féminine, classiqueb Pourquoi / moi masculine, classiquec m'accable / implacable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1877· numérisation archive.org· Sources