Les caresses, 1877· Nivôse
XXV. Deux liards de sagesse
C'est vrai, j'étais un insensé !J'appelais notre amour le nôtre,Le nôtre à nous ; j'avais penséQu'il n'était pas fait comme un autre.
Nous avons beau voir et savoir ;Pauvres orgueilleux que nous sommes.Nous nous imaginons pouvoirCe que n'ont jamais pu les hommes.
Nous sourions lorsque l'aïeulDit : « J'ai cueilli ce que tu cueilles. »Chacun de nous pense être seulMaître du trèfle à quatre feuilles.
Tout le monde est ainsi construit.Chaque flot de la mer profondeCroit que le ciel n'est que pour lui…Et j'ai fait comme tout le monde.
J'ai craque notre court printempsSerait une immortelle chose,Et qu'on pouvait rester cent ansA respirer la même rose.
J'ai pris mon sou pour un trésor.Ainsi la fillette ravie,A qui l'on donne un louis d'or,Pense qu'elle en a pour la vie.
J'ai cru que des autres humainsL'amour était une veilleuse,Et que moi, dans mes fortes mains.J'avais la lampe merveilleuse.
J'ai cru que je pouvais chercherL'éternité dans l'heure brève,Et que je saurais dénicherLe merle blanc qui siffle en rêve.
J'ai cru que dans mon petit nidLoin du Temps, cet oiseau de proie,Je ferais couver l'InfiniPar les deux ailes de ma joie.
J'ai cru… Mais qu'en'ai-je point cru ?J'ai pris pour le jour la nuit brune.Ma piquette pour un grand crû,Et mon fromage pour la lune.
Hélas ! je connais aujourd'huiQue l'homme est un fétu de pailleParla valse du vent conduit.Où le vent souffle, il faut qu'on aille.
On ne fait pas ce que l'on veut :On fait ce que veut la Nature.Quand nous écrivons notre vœu,La main du hasard le rature.
Et je souffre, et je suis navré,Et toujours, d'une âme aussi folle,Dans l'azur lointain je suivraiMon espérance qui s'envole.
Je suis puni, je suis fouettéPar cette mère méconnue,L'implacable Réalité,Qui m'a rattrapé dans la nue.
Je suis puni, je suis en deuil,Pour avoir voulu l'impossible,Car les flèches de mon orgueilPrenaient une étoile pour cible.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a insensé / pensé masculine, classiqueb nôtre / autre féminine, classiquea savoir / pouvoir masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea l'aïeul / seul masculine, classiqueb cueilles / feuilles féminine, classiquea construit / lui masculine, non classiqueb profonde / monde féminine, classiquea printemps / ans masculine, classiqueb chose / rose féminine, classiquea trésor / d'or masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb veilleuse / merveilleuse féminine, classiquea chercher / dénicher masculine, classiqueb brève / rêve féminine, classiquea nid / l'Infini masculine, non classiqueb proie / joie féminine, classiquea cru / crû masculine, classiqueb brune / lune féminine, classiquea aujourd'hui / conduit masculine, non classiqueb paille / aille féminine, classiquea veut / vœu masculine, non classiqueb Nature / rature féminine, classiquea navré / suivrai masculine, classiqueb folle / s'envole féminine, équivalentea fouetté / Réalité masculine, classiqueb méconnue / nue féminine, classiquea deuil / orgueil masculine, classiqueb l'impossible / cible féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1877· numérisation archive.org· Sources