Les caresses, 1877· Nivôse
XXXIII. Le bon souvenir
Je n'oublierai jamais‖ ton premier mot d'amour,Quoi qu'il m'en ait coûté‖ d'en avoir fait ma bible.Aux regrets, aux remords,‖ je saurai rester sourd.Je ne penserai pas‖ à ce qui fut terrible,Mais à ce qui fut doux,‖ n'aurait-ce été qu'un jour.
Je n'oublierai jamais‖ ta caresse première.Ni le mal enduré,‖ ni le temps, ni l'oubliN'en terniront la pure‖ et lointaine lumière.Au livre de mon sort‖ j'ai fait un large pliPour y mettre le cœur‖ de ma rose trémière.
Je n'oublierai jamais‖ notre premier printemps,Lorsque le ciel, le bois,‖ le soleil qui se couche,Tout me parut plus beau‖ dans tes yeux éclatants,Lorsque je buvais l'air‖ au sortir de ta bouche.Je n'oublierai jamais,‖ quand je vivrais cent ans.
Les oiseaux se grisaient‖ au suc d'or des corolles ;Mille chansons dansaient‖ avec mille couleurs.Car, rien que pour avoir‖ écouté nos paroles,Les oiseaux étaient fous,‖ folles étaient les fleurs.Nos paroles, hélas !‖ étaient encor plus folles.
Nous étions à cette heure‖ absurde qu'on bénit,Où l'on croit que tout passe‖ et que l'amour demeure.Où l'on arrange son‖ avenir comme un nid.Pauvres, pauvres enfants,‖ nous étions à cette heureOù l'on commence avec‖ ce mot : Rien ne finit.
Mais non ! je ne veux pas‖ réveiller ma rancune,O ma maîtresse, ô ma‖ bien-aimée, ô ma sœur !Des souffrances d'antan‖ je n'en irrite aucune.Je veux me rappeler‖ seulement la douceurDe tes baisers pareils‖ à des baisers de lune.
Je veux me rappeler‖ aussi ton corps divin,Ton corps que mes désirs‖ avaient pris pour leur crèche.Le parfum de ta peau‖ plus capiteux qu'un vin.Les effluves troublants‖ de ta gorge si fraîche,Et notre lit fougueux‖ creusé comme un ravin.
Je veux me rappeler.‖ Je veux souvent descendreAu plus profond de mon‖ souvenir adoré.Et quand je serai vieux, laid, froid, tel qu’un Cassandre,Au feu de mon avril‖ je me réchaufferai,Car je saurai toujours‖ le trouver sous la cendre.
Quand l'hiver et la mort‖ viendront dans ma maison,Je me rappellerai‖ notre saison première.Je n'aurai qu'à souffler‖ sur le dernier tisonPour emplir ma pensée‖ et mon cœur de lumière,Et pour mourir en paix‖ dans un clair horizon.
Versification
- Forme
- 9 quintils (quintils)
- Rimes
- 9(ababa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 9 quintils
- Mots à la rime
- a d'amour / sourd / jour masculine, non classiqueb bible / terrible féminine, classiquea première / lumière / trémière féminine, non classiqueb l'oubli / pli masculine, classiquea printemps / éclatants / ans masculine, classiqueb couche / bouche féminine, classiquea corolles / paroles / folles féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea bénit / nid / finit masculine, classiqueb demeure / heure féminine, classiquea rancune / aucune / lune féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea divin / vin / ravin masculine, classiqueb crèche / fraîche féminine, classiquea descendre / Cassandre / cendre féminine, classiqueb adoré / réchaufferai masculine, classiquea maison / tison / horizon masculine, classiqueb première / lumière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1877· numérisation archive.org· Sources