Œuvres, 1873· Appendice· II
Ce qui retient Nina
Lui :
Ta poitrine sur ma poitrine,Hein ! nous irions,Ayant de l’air plein la narine,Aux frais rayons
Du bon matin bleu qui vous baigneDu vin de jour ?…Quand tout le bois frissonnant saigne,Muet d’amour,
De chaque branche, gouttes vertes,Des bourgeons clairs,On sent dans les choses ouvertesFrémir des chairs.
Tu plongerais dans la luzerneTon long peignoir,Divine avec ce bleu qui cerneTon grand œil noir,
Amoureuse de la campagne,Semant partoutComme une mousse de champagneTon rire fou,
Riant à moi, brutal d’ivresse,Qui te prendraisComme cela, ‒ la belle tresse,Oh ! ‒ qui boirais
Ton goût de framboise et de fraise,Ô chair de fleurRiant au vent vif qui te baiseComme un voleur,
Au rose églantier qui t’embêteAimablement,Riant surtout, ô folle tête,À ton amant !…
Dix-sept ans ! Tu seras heureuse.Oh ! les grands prés,La grande campagne amoureuse !‒ Dis, viens plus près…
Ta poitrine sur ma poitrine,Mêlant nos voix,Lents nous gagnerions la ravineEt les grands bois ;
Puis comme une petite morte,Le cœur pâmé,Tu me dirais que je te porte,L’œil mi-fermé.
Je te porterais palpitanteDans le sentier ;L’oiseau filerait son andanteAu noisetier.
Je te parlerais dans ta bouche ;J’irais pressantTon corps comme un enfant qu’on couche,Ivre du sang
Qui coule bleu sous ta peau blancheAux tons rosés,Et te parlant la langue franche‒ Tiens ! ‒ que tu sais.
Nos grands bois sentiraient la sève,Et le soleilSablerait d’or fin leur grand rêveSombre et vermeil.
Le soir ?… Nous reprendrons la routeBlanche qui court,Flânant comme un troupeau qui brouteTout alentour.
Les bons vergers à l’herbe bleue,Aux pommiers tors,Comme on les sent toute une lieue,Leurs parfums forts !
Nous regagnerions le villageAu ciel mi-noir,Et ça sentirait le laitageDans l’air du soir ;
Ça sentirait l’étable pleineDe fumiers chauds,Pleine d’un rhythme lent d’haleineEt de grands dos
Blanchissant sous quelque lumière,Et tout là-basUne vache fienterait fière,À chaque pas.
Les lunettes de la grand’mèreEt son nez longDans son missel, le pot de bièreCerclé de plomb
Moussant entre les larges pipesQue crânementFument des effroyables lippesQui, tout fumant,
Happent le jambon aux fourchettesTant, tant et plus,Le feu qui claire les couchettesEt les bahuts,
Les fesses luisantes et grassesD’un gros enfantQui fourre, à genoux, dans les tassesSon museau blanc
Frôlé par un mufle qui grondeD’un ton gentilEt pourlèche la face rondeDu cher petit,
Noire et rogue au bord de sa chaise‒ Affreux profil ‒Une vieille devant la braise.Qui fait du fil :
Que de choses nous verrions, chère,Dans ces taudis,Quand la flamme illumine claireLes carreaux gris !
Et puis, fraîche et toute nichéeDans les lilas,La maison, la vitre cachéeQui rit là-bas…
Tu viendras, tu viendras, je t’aime.Ce sera beau !Tu viendras, n’est-ce pas ? et même…
Elle :
15 Août 1870.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
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116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources