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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1873· Premiers vers

Les poètes de sept ans

Arthur Rimbaud· sonnet non classique, alexandrins, 64 vers

Et la Mère, fermant le livre du devoir,S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour, il suait d’obéissance ; trèsIntelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traitsSemblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poingsÀ l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampeOn le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,Sous un golfe de jour pendant du toit. L’étéSurtout, vaincu, stupide, il était entêtéÀ se renfermer dans la fraîcheur des latrines :Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet,Derrière la maison, en hiver, s’illunait :Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marneEt pour des visions écrasant son œil darne,Il écoutait grouiller les galeux espaliers.Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiersQui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boueSous des habits puant la foire et tout vieillots,Conversaient avec la douceur des idiots.Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,Sa mère s’effrayait, les tendresses profondesDe l’enfant se jetaient sur cet étonnement :C’était bon, Elle avait le bleu regard, ‒ qui ment !

À sept ans, il faisait des romans sur la vieDu grand désert, où luit la Liberté ravie,Forêts, soleils, rives, savanes ! Il s’aidaitDe journaux illustrés où, rouge, il regardaitDes Espagnoles rire et des Italiennes.Quand venait, l’œil brun, folle, en robe d’indiennes,‒ Huit ans, ‒ la fille des ouvriers d’à côté,La petite brutale, et qu’elle avait sauté,Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,Car elle ne portait jamais de pantalons,Et, par elle meurtri des poings et des talons,Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,Il lisait une Bible à la tranche vert-chou.Des rêves l’oppressaient, chaque nuit, dans l’alcôve.Il n’aimait pas Dieu, mais les hommes qu’au soir fauveNoirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourgOù les crieurs, en trois roulements de tambour,Font autour des édits rire et gronder les foules.Il rêvait la prairie amoureuse, où des houlesLumineuses, parfums sains, pubescences d’or,Font leur remuement calme et prennent leur essor.

Et comme il savourait surtout les sombres choses,Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,Il lisait son roman sans cesse méditéPlein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,De fleurs de chair au bois sidéral déployées,‒ Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! ‒Tandis que se faisait la rumeur du quartierEn bas, seul et couché sur des pièces de toileÉcrue et pressentant violemment la voile !…

Versification

Forme
Sonnet non classique (sonnet)
Rimes
abab cdcd eef ggf
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a devoir / d’éminences féminine, classiqueb voir / répugnances masculine, non classiquea très / hypocrisies féminine, classiqueb traits / moisies masculine, classiquea poings / points féminine, classiqueb lampe / entêté masculine, classiquec rampe / L’été féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources