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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1873· Premiers vers

Les premières communions

Arthur Rimbaud· strophes régulières, alexandrins et octosyllabes, 136 vers

I

Vraiment c’est bête, ces églises de villagesOù quinze laids marmots encrassant les piliersÉcoutent, grasseyant les divins babillages,Un noir grotesque dont fermentent les souliers :Mais le soleil éveille à travers les feuillages,Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

La pierre sent toujours la terre maternelle :Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreuxDans la campagne en rut qui frémit solennelle,Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

Tous les cent ans, on rend ces granges respectablesPar un badigeon d’eau bleue et de lait caillé :Si des mysticités grotesques sont notablesPrès de la Notre-Dame ou du Saint empaillé,Des mouches sentant bon l’auberge et les établesSe gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L’enfant se doit surtout à la maison, familleDes soins naïfs, des bons travaux abrutissants :Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmilleOù le prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmillePour qu’il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,Sous le Napoléon ou le Petit TambourQuelque enluminure où les Josephs et les MarthesTirent la langue avec un excessif amourEt que joindront, aux jours de science, deux cartes :Ces seuls doux souvenirs leur restent du grand Jour.

Les filles vont toujours à l’église, contentesDe s’entendre appeler garces par les garçonsQui font du genre, après messe ou vêpres chantantes ;Eux qui sont destinés au chic des garnisons,Ils narguent au café les maisons importantes,Blousés neuf, et gueulant d’effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfancesDes dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quandL’air s’emplit du lointain nasillement des danses,Il se sent, en dépit des célestes défenses,Les doigts de pied ravis et le mollet marquant…‒ La Nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant.

II

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.« Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers. »

III

La veille du grand Jour, l’enfant se fait malade.Mieux qu’à l’Église haute aux funèbres rumeurs,D’abord le frisson vient, ‒ le lit n’étant pas fade, ‒Un frisson surhumain qui retourne : « Je meurs… »

Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides,Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides,Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

Adonaï !… ‒ Dans les terminaisons latines,Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeilsEt, tachés du sang pur des célestes poitrines,De grands linges neigeux tombent sur les soleils ! ‒

Pour ses virginités présentes et futuresElle mord aux fraîcheurs de ta Rémission,Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures,Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !

IV

Puis la Vierge n’est plus que la vierge du livre :Les mystiques élans se cassent quelquefois…Et vient la pauvreté des images, que cuivreL’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois ;

Des curiosités vaguement impudiquesÉpouvantent le rêve aux chastes bleuités,Qui s’est surpris autour des célestes tuniques,Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut, pourtant, l’âme en détresse,Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds,Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,Et bave… ‒ L’ombre emplit les maisons et les cours.

Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite, cambreLes reins et d’une main ouvre le rideau bleuPour amener un peu la fraîcheur de la chambreSous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu…

V

À son réveil, ‒ minuit, ‒ la fenêtre était blancheDevant le sommeil bleu des rideaux illunés ;La vision la prit des candeurs du dimanche.Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez.

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblessePour savourer en Dieu son amour revenant,Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisseLe cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigneTous les jeunes émois de ses silences gris ;Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigneÉcoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse,Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,Descendre dans la cour où séchait une blouse,Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

VI

Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l’air blanc,Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,En deçà d’une cour voisine, s’écroulant.

La lucarne faisait un cœur de lueur viveDans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeilsLes vitres ; les pavés puant l’eau de lessiveSouffraient l’ombre des murs bondés de noirs sommeils…

VII

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fousDont le travail divin déforme encor les mondes,Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?…

VIII

Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d’hystéries,Elle verra, sous les tristesses du bonheur,L’amant rêver au blanc million des Maries,Au matin de la nuit d’amour, avec douleur :

« Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche,Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez ;Et moi, je suis malade : oh ! je veux qu’on me coucheParmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !

« J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines ;Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts !Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines,Et je me laissais faire… Ah ! va, c’est bon pour vous,

« Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuseEst, sous sa conscience aux ignobles terreurs,La plus prostituée et la plus douloureuseEt que tous nos élans vers vous sont des erreurs !

« Car ma Communion première est bien passée.Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus :Et mon cœur et ma chair par ta chair embrasséeFourmillent du baiser putride de Jésus ! »

IX

Alors, l’âme pourrie et l’âme désoléeSentiront ruisseler tes malédictions :‒ Ils avaient couché sur ta Haine inviolée,Échappés, pour la mort, des justes passions,

Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies,Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.

Versification

Forme
Strophes régulières
Rimes
11(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (36 de 12, 8 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a villages / babillages féminine, classiqueb piliers / souliers masculine, classiquec feuillages / maternelle féminine, classiqued irréguliers / terreux masculine, classiquec solennelle / prunelle féminine, classiqued ocreux / fuireux masculine, classiquea respectables / notables féminine, classiqueb caillé / empaillé masculine, classiquec étables / famille féminine, classiqued ensoleillé / abrutissants masculine, classiquec fourmille / charmille féminine, classiqued puissants / brunissants masculine, classiquea tartes / Marthes féminine, classiqueb Tambour / amour masculine, classiquec cartes / contentes féminine, classiqued Jour / garçons masculine, classiquec chantantes / importantes féminine, classiqued garnisons / chansons masculine, classiquea enfances / danses féminine, classiqueb quand / défenses masculine, classiquec marquant / catéchistes féminine, classiqued débarquant / Quartiers masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 3.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources