Œuvres, 1873· Premiers vers
Paris se repeuple
Ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !Le soleil essuya de ses poumons ardentsLes boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares,Voilà la Cité sainte, assise à l’occident !
Allez, on préviendra les reflux d’incendie !Voilà les quais, voilà les boulevards, voilàLes maisons sur l’azur léger qui s’irradieEt qu’un soir la rougeur des bombes ébranla !
Cachez les palais morts dans des niches de planches !L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,Le cri des maisons d’or vous réclame ! Volez,Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmesQui descend dans la rue : ô buveurs désolés,
Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs ?
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !Écoutez l’action des stupides hoquetsDéchirants ! Écoutez sauter aux nuits ardentesLes idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !Un vin, pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables !Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !
Ouvrez votre narine aux superbes nausées,Trempez de poisons forts les cordes de vos cous,Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées,Le poète vous dit : Ô lâches, soyez fous !
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,Vous craignez d’elle encore une convulsionQui crie, asphyxiant votre nichée infâmeSur sa poitrine, en une horrible pression ?
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?Elle se secouera de vous, hargneux, pourris ;
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,La rouge courtisane aux seins gros de batailles,Loin de votre stupeur, tordra ses poings ardus !…
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,Quand tu gis, retenant dans tes prunelles clairesUn peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,La tête et les deux seins jetés vers L’AvenirOuvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,Cité que le Passé sombre pourrait bénir,
Corps remagnétisé pour les énormes peines,Tu rebois donc la vie effroyable, tu sensSourdre le flux des vers livides en tes veinesEt sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
Et ce n’est pas mauvais. Les vers, les vers lividesNe gêneront pas plus ton souffle de progrèsQue les stryx n’éteignaient l’œil des CariatidesOù des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.
Quoique ce soit affreux de te revoir couverteAinsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une citéUlcère plus puant à la Nature verte,Le poète te dit : Splendide est ta beauté !
L’orage te sacra suprême poésie ;L’immense remuement des forces te secourt ;Ton œuvre bout, la mort gronde. Cité choisie !Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.
Le poète prendra le sanglot des infâmes,La haine des forçats, la clameur des maudits,Et ses rayons d’amour flagelleront les femmes,Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !
‒ Société, tout est rétabli : les orgiesPleurent leur ancien râle aux anciens lupanars,Et les gaz en délire, aux murailles rougies,Flambent sinistrement vers les azurs blafards !
Versification
- Forme
- Sonnet non classique (sonnet)
- Rimes
- abab cdcd eef ggf
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a gares / Barbares féminine, classiqueb ardents / l’occident masculine, classiquea d’incendie / s’irradie féminine, classiqueb voilà / ébranla masculine, classiquea planches / regards féminine, classiqueb hanches / Volez masculine, classiquec hagards / cataplasmes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources