Berthe aux grands pieds, 1899· VII
Le dernier adieu
Et toujours Blanchefleur a suivi son enfant.De soir en soir, de ville en ville, elle diffèreL’inévitable adieu qu’il faudra bientôt faire.Le cœur lui sanglote et lui fend.
Voici que les chemins vont quitter la Hongrie.Maintenant, c’est la Saxe, avec ses rochers nus,L’effroi de traverser des pays inconnus,Sans qu’un visage vous sourie.
La reine Blanchefleur se sent plus triste encor,Songeant qu’il va falloir chevaucher en arrière.Le cortège a fait halte au bord d’une clairièreDans un silencieux décor.
Et toutes deux, la mère et la fille, s’étreignent ;Elles voudraient sourire et leurs yeux sont en pleurs ;Des nids d’oiseaux heureux chantent parmi les fleurs ;Tout bas, sans savoir, elles craignent.
« Donnez-moi votre anneau, ma fille, en souvenirDes jours où votre main m’était proche et câline,Et pour garder de vous, pauvre mère orpheline,Un don que je puisse bénir.
« Et maintenant, puisqu’il le faut, Dieu vous conserve !Alix vous accompagne où l’amour vous conduit.Aimez-la. Qu’elle soit pour vous, dès aujourd’hui,Votre sœur et non votre serve.
« Je l’ai voulu choisir, vierge de tout soupçon,Parce que vous l’aimez et qu’elle vous ressembleAu point qu’on vous prendrait, quand vous êtes ensemble,Pour deux fleurs du même buisson.
« Sa présence sera douce à votre souffrance.Elle, du moins, elle est heureuse et rien ne perd :Car sa mère Margiste et son cousin TybertVous suivent avec elle en France ;
« Ils veilleront sur vous, ma fille, tous les trois… »Elle dit, et l’embrasse, et le navrant cortègeS’éloigne ; et Blanchefleur, pour que Dieu les protège,Fait dans l’ombre un signe de croix.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation wikisource.org· Sources