Berthe aux grands pieds, 1899· X
Le repas de noce
Je ne vous dirai rien de la cérémoniePar qui la pauvre Berthe à Pépin fut unie ;Je ne vous dirai pasLes gestes onctueux de l’évêque aux doigts souples,Le discours de l’adjoint, le nom des plus beaux couples,Le menu du repas.
Vous saurez seulement qu’on a fait chère lie.La voisine au dessert est toujours plus jolieDe tout ce qu’on a bu.Jeunes gens et vieillards, chacun fut bon convive,Et voici qu’une flamme indiscrète s’aviveAux yeux du plus fourbu.
C’est l’heure où la plus froide a le cœur charitable.Les genoux, amoureux des pauvres pieds de tableQui n’y comprennent rien,Se rapprochent ; les mains se cherchent et consentent,Et les plus bedonnants sur leur chaise se sententLe corps aérien.
Berthe aux grands pieds, selon l’antique ProtocoleQui sévissait, branlant, comme un maître d’école,Son front déjà caduc,— Berthe aux grands pieds, craintive et tendre, a dû se mettreEn face de Pépin, son époux et son maître,Près d’un vieil archiduc.
Elle trouve que c’est bien loin, et puis qu’en sommeTout cet amas de gens dont la gaîté l’assommeN’est pas d’un grand régal.Et voici qu’à présent c’est le tour de l’orchestre.Pauvres chers épousés ! leur grandeur les séquestreLoin du lit conjugal.
Mais tandis qu’aux doux sons des harpes et des flûtesLes ménestrels chantaient les amoureuses luttesDes chevaliers d’antan,Pépin cligne de l’œil vers Berthe très émue,Et la vierge comprend que cet œil qui remueÇa veut dire : « Viens-t’en ! »
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation wikisource.org· Sources