Le songe de l’amour, 1900
L’Offrande
JE lui dirai : Voici mon cœur et mes pensées,Je vous aime et j’attends ; je ne puis rien de plusQu’achever, après vous, les phrases commencées,Et prononcer les mots que vous aurez voulus.
Qu’importe mon amour et tout ce qu’il réclame !Je ne puis que rester grave et silencieux,Et, d’un bonheur jaloux, cacher au fond de l’âmeUn peu de la douceur qui passe dans vos yeux.
Libre des vœux anciens, je regarde en arrièreout ce qui n’est pas vous s’effacer et vieillir,lais je n’ai pas le droit même d’une prière,Tant que votre visage hésite à l’accueillir.
Je me reprocherais des paroles hâtives :Votre sourire heureux vous garde et vous défend,Et j’ai peur d’alarmer vos tendresses craintivesOù les rêves de femme ont des candeurs d’enfant.
Toute une ferveur humble à mon cœur se révèle,Un grand besoin d’aimer, de croire et d’obéir,De trouver chaque jour une offrande nouvelleQui me rapprocherait de vous, sans me trahir.
Je veux qu’à votre insu mon regard vous caresse.Qu’autour de vous, sur vous, il se pose léger,Donnant toute sa joie et voilant sa détresse,Épris d’être docile et non d’interroger.
C’est en moi seulement que j’ose être plus tendreEt le soir, loin de vous, je vous parle parfois.Dans l’ombre, avec des mots si vrais qu’à les entendreVous aimeriez l’amour qui tremble dans ma voix.
La chambre où j’ai souffert et que j’ai délaissée,Se peuple maintenant de bonheurs méconnus,Et partout en mon cœur, partout en ma pensée,La jeunesse et l’espoir sont déjà revenus.
Tout reprend à mes yeux sa nouveauté première,Je me sens adorer d’un désir simple et douxLa lampe intime et la tiédeur de sa lumièreEt le silence, autour de moi qui pense à vous.
Je ne demande rien : je pense à vous ; j’ignoreSi mon appel obscur saurait vous émouvoir ;Je sais que je vous aime, et sans y croire encoreJe prépare les jours où je pourrais vouloir.
Comme je veillerais sur vos craintes, et commeJe vous ferais, d’avance, un tranquille chemin !Rassurez-vous, je me sens fort, quand je vous nomme,Je ne laisserais pas s’effrayer votre main.
Je vous épargnerais les tristesses des autres ;J’écarterais de vous tout ce qui peut meurtrir ;Et mes rêves, ayant la pureté des vôtres,Nous les regarderions pensivement fleurir.
Quand nous aurions vécu de la même journée,Le soir, tous les bruits vains s’éloigneraient de nous ;Et je vous parlerais de ma joie étonnée…Et des livres parfois seraient sur vos genoux.
Et je ne saurais plus, dans ce calme bien-êtreOù le bonheur est comme un hôte inaperçu,due j’avais pu souffrir avant de vous connaître,Qu’avant de vous aimer je me croyais déçu.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources