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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vies Encloses, 1896· Le voyage dans les yeux

XIX. « Le sommeil met aux yeux un tain spirituel »

Georges Rodenbach· strophes variées, alexandrins, 40 vers

Le sommeil met aux yeux‖ un tain spirituelGrâce auquel leurs miroirs‖ exigus se prolongentPar delà la mémoire‖ et le temps actuel.Ils voient plus loin et mieux,‖ tandis qu'on croit qu'ils songentEt tout l'Univers joue‖ en ces glaces sans fond.Ah ! les pauvres regards,‖ si nus durant la veille !Dans les yeux endormis,‖ un beau cygne appareille ;Et ces ombres soudain‖ que des nuages font !C'est un bonheur en fuite,‖ un malheur qui s'avance ;L'automne s'y mélange‖ à des roses d'enfance ;On se voit mort, tandis‖ qu'on se revoit amant ;Ce n'est plus le présent‖ seulement qu'on reflète ;Sur l'eau frêle des yeux‖ court un pressentiment ;Puis l'âme a revécu‖ ses lendemains de fête ;Ô rêve, où toute la‖ Destinée apparaît !Car le sommeil a fait‖ en nous du clair de luneOù toute notre vie‖ afflue et ne fait qu'une :Vieux souvenirs tels que‖ des cors dans la forêt ;Maux futurs dont on sent‖ le vent de l'aile presque ;Le passé, l'avenir —‖ en une seule fresque…Phénomène du rêve‖ où tout s'unifia !

L'espace s'est fondu‖ dans le temps qui s'abroge ;Est-ce qu'on sait encor‖ les pays qu'il y a ?Et, comme un puits tari,‖ se dénude l'horloge.Rêver, c'est se prévoir‖ en son éternité !Vie anticipative !‖ Ô fantasmagorie !Patrimoine divin‖ qu'on aurait escompté :N'est-ce pas, pour notre âme,‖ une avance d'hoirieSur sa vie immortelle‖ et sur sa part de cielQue cette clairvoyance‖ au delà du réel,Ô prunelles soudain‖ devenant plus lucides ?Car le sommeil, pour y‖ capturer l'horizon,A versé sur leur plaque‖ inerte ses acides,Et l'homme endormi voit‖ par delà sa maison !

Mais au réveil ce tain‖ spirituel dégèle,Il fond ; et l'œil déclos‖ n'est plus qu'un miroir frêle,Miroir quotidien‖ et borné dont le tainEst suffisant aux fins‖ de la vie ordinaire ;Œil sorti du sommeil‖ et qui ne mire guèreQue les chambres et les‖ seuls arbres du jardin.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5[abab] 3[abba] 4[aa]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a spirituel / actuel masculine, classiqueb prolongent / songent féminine, classiquec fond / font masculine, classiqued veille / appareille féminine, classiquee s'avance / d'enfance féminine, classiquef amant / pressentiment masculine, classiqueg reflète / fête féminine, classiqueh apparaît / forêt masculine, classiquei lune / qu'une féminine, classiquej presque / fresque féminine, classiquek s'unifia / a masculine, classiquea s'abroge / l'horloge féminine, classiquec éternité / escompté masculine, classiqued fantasmagorie / d'hoirie féminine, classiquee ciel / réel masculine, classiquef lucides / acides féminine, classiqueg l'horizon / maison masculine, classiquea dégèle / frêle féminine, classiqueb tain / jardin masculine, classiquec ordinaire / guère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

40 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vies Encloses, Paris, BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER, 1896· numérisation poesies.net· Sources