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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’abîme, 1886

L’automate

Maurice Rollinat· 28 quatrains, octosyllabes surtout, 112 vers

Naguères, jusqu’à l’InfernalTendant son regard élastiqueIl fut un voyant fantastiqueEt l’anatomiste du Mal.

Esprit noir, dont la chair compliceAutant que lui rongeait son mors,Il changeait la joie en remordsEt la jouissance en supplice !

L’électricité dans les filsPasse avec moins de promptitudeQue sa peur, son inquiétude,Ne couraient dans ses nerfs subtils.

À force de hantise amèreOu d’horrible conception,Il s’égarait dans l’actionComme un autre dans la chimère ;

Il était presque parvenuÀ démasquer les choses mortes ;Il allait écouter aux portesDe la Tombe et de l’Inconnu.

À travers ce monde insensibleIl voulait frémir à foison,Il habituait sa raisonAu vertige de l’impossible ;

Il inventait une longueurÀ son impression trop brève ;Il aurait dilaté sans trêveLa capacité de son cœur !

Son art et sa luxure mornesSe ruaient indéfinimentDans le torrentueux tourmentDe ne pouvoir franchir leurs bornes.

Au lieu de sagement moisirEn attendant la pourritureIl reprochait à la natureLe superflu de son désir ;

Raffiner encor l’impalpableParoxyser le suraigu,Tel fut le cauchemar vécuDe ce miraculeux coupable.

Mais un jour, ce vampire à boutSe désappliqua du problèmeEt retourna contre lui-mêmeLa succion de son dégoût.

Maintenant si, par occurrence,Il surgit dans votre chemin,Fuyez ! Ce personnage humainN’est plus vivant qu’en apparence.

Son corps est l’inutile étuiD’une lame à jamais absente :N’imaginez-pas qu’il se sente,Ce déshabitué de lui !

Chose parasite, objet neutre,Il vit, cadavre inachevé,Tour à tour assis et levéDans la brume qui le calfeutre.

Enfoui sous l’obscuritéDe la matière qui l’enferme,Il redevient larve et regermeSon irresponsabilité.

Comme un sujet de galvanisme,Il bouge mécaniquement ;Sa parole est un craquementD’un terrifiant laconisme.

Quel sourire que le rictusDe cette bouche impersonnelle !L’inconscience originelleA reconquis ce détritus !

Qu’il recule, avance ou dévie,Il n’obéit qu’à son ressort :C’est l’Automate de la mortEt le Mannequin de la vie.

Il n’a pas même à fleur de peauUn seul tressaillement morbide ;Il sécrète un frisson torpideEt respire comme un crapaud.

Il a désappris l’existenceÀ force d’en avoir souffert ;Il promène dans notre enferL’oubli de sa propre substance.

Défunt pour la réalitéAutant que défunt pour le songe,Il est l’orphelin du mensongeEt le veuf de la vérité.

Sans volonté pour se conduire,Il va comme l’eau doit couler ;Il ne s’entend pas plus parlerQue l’arbre ne s’entend bruire.

Son œil interne est pour toujoursEnseveli sous ses paupières :Un mur voit mieux crouler ses pierresQue lui ne voit tomber ses jours.

Il a devancé l’ombre noireDu cercueil et du libera.Son enterrement ne seraQu’une sanction dérisoire.

Tout, l’avenir et le passéEst confondu par cet aveugleQui ne prête au présent qui beugleQu’une oreille de trépassé.

S’il eut l’âme bonne ou perverseIl n’en sait rien absolument,Ni du pourquoi, ni du commentDe l’humanité qu’il traverse.

Tel il dure : Néant, chaos,Sous la forme qui nous ressemble,Modelage de chair qui trembleEt qui végète sur des os.

Il est hors de la destinée.S’il rentre en son individu,C’est comme un reptile perduDans une cave abandonnée !

Versification

Forme
28 quatrains (quatrains)
Rimes
28(abba)
Mètre
Octosyllabes surtout (104 de 8, 8 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
28 quatrains
Mots à la rime
a l’Infernal / Mal féminine, classiqueb élastique / fantastique masculine, classiquea complice / supplice masculine, classiqueb mors / remords féminine, classiquea fils / subtils masculine, classiqueb promptitude / inquiétude féminine, classiquea amère / chimère masculine, classiqueb conception / l’action féminine, classiquea parvenu / l’Inconnu masculine, classiqueb mortes / portes féminine, classiquea insensible / l’impossible masculine, classiqueb foison / raison féminine, classiquea longueur / cœur masculine, classiqueb brève / trêve féminine, classiquea mornes / bornes masculine, classiqueb indéfiniment / tourment féminine, classiquea moisir / désir masculine, non classiqueb pourriture / nature féminine, classiquea l’impalpable / coupable masculine, classiqueb suraigu / vécu féminine, classiquea bout / dégoût masculine, classiqueb problème / même féminine, classiquea occurrence / apparence masculine, classiqueb chemin / humain féminine, classiquea étui / lui masculine, classiqueb absente / sente féminine, classiquea neutre / calfeutre masculine, classiqueb inachevé / levé féminine, classiquea l’obscurité / irresponsabilité masculine, non classiqueb l’enferme / regerme féminine, non classiquea galvanisme / laconisme masculine, classiqueb mécaniquement / craquement féminine, classiquea rictus / détritus masculine, classiqueb impersonnelle / originelle féminine, classiquea dévie / vie masculine, classiqueb ressort / mort féminine, classiquea peau / crapaud masculine, classiqueb morbide / torpide féminine, classiquea l’existence / substance masculine, classiqueb souffert / enfer féminine, classiquea réalité / vérité masculine, classiqueb songe / mensonge féminine, classiquea conduire / bruire masculine, classiqueb couler / parler féminine, classiquea toujours / jours masculine, non classiqueb paupières / pierres féminine, classiquea noire / dérisoire masculine, classiqueb libera / sera féminine, classiquea passé / trépassé masculine, classiqueb aveugle / beugle féminine, classiquea perverse / traverse masculine, non classiqueb absolument / comment féminine, classiquea chaos / os masculine, non classiqueb ressemble / tremble féminine, classiquea destinée / abandonnée féminine, classiqueb individu / perdu masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources