L’abîme, 1886
L’énigme
L’inconnu qui nous pousse à la PerversitéLe sphinx insidieux, Satan, comme on l’appelle,Se justifie ainsi devant plus d’une belleLui reprochant la mort de sa virginité :
— Oui, maintenant je suis ton hôte,Mais je ne l’étais pas encor,Ce certain soir de pourpre et d’orOù tu fis ta première faute.
Il ne faudrait point t’abuser :Ce n’est pas moi qui t’ai perdue,Et, ma confidence entendue,Tu ne pourras plus m’accuser.
Donc, en ce temps-là, bien entièreCouvait ta chaste floraison ;Et l’honneur mirait son blasonDans l’acier de ta jarretière.
Ton petit crâne encor glacéRestait la boîte à l’innocenceOù tes rêves d’adolescenceContinuaient ceux du passé.
Sur ta lèvre folle et naïveTous tes sentiments gazouillaientDes rires blancs qui se mouillaientÀ la fraîcheur de ta salive.
Ton cœur s’ignorait d’être purEt ton corps sans pudeur maligneGermait comme une jeune vignePortant son raisin demi mûr.
Alors ton ventre et ta poitrineDormaient : ce n’était que l’ardeurEt la santé de ta candeurQui frémissaient dans ta narine.
Allais-tu donc ainsi garderCette belle chair ingénueQui lorsqu’elle était toute nueSe voyait sans se regarder ?…
Non pas ! je voulais te corrompre !Et je me mis à te tenter :Ton calme pourrait s’entêter,Je finirais par l’interrompre.
Je ne songeais pas à prévoirQue tu serais à mon épreuve,Et que ta volonté si neuveRésisterait à mon pouvoir.
Tôt ou tard tu boirais mon philtre.Graduel, en toi, jour par jour,Descendrait le funeste amourComme un poison lent qui s’infiltre.
Ta tendresse dans l’amitiéDeviendrait beaucoup ma complice ;Et quel joli tour de maliceDe te prendre par la pitié !
Pour commencer, ma flatterieFut le miroir de tes attraits :Or, pendant que je t’ingéraisLe goût de la coquetterie,
Ta modeste apparitionPurifiait par sa rencontre :Tu passais sans plus faire montreDe ta grâce en éclosion.
Doux séraphin qui se dérobe,Tu marchais si célestementQu’on croyait voir à tel momentPendre deux ailes sur ta robe.
Et pourtant j’attendais ton cœur :Le faucheux guette bien la mouche !Mais moi, je t’épiais plus louche,Avec plus d’ombre et de longueur.
J’activais mes métamorphoses ;Et les sucs des mauvais désirs,Mes essences, mes élixirsY passaient. J’en forçais les doses.
Et je retournais en tous sensLes astuces de ma magiePour éveiller la léthargieDe tes pensers et de tes sens.
Maintenant, mes souffles moins vaguesVisaient tes objets familiers :Je contaminais tes colliers,Et je pervertissais tes bagues.
Les formes, les couleurs, les sonsTe renvoyaient mon chaud prestigeEt je t’enlaçais de vertigePar les reflets et les frissons.
J’inventais avec les arômesDes nuages délicieuxOù surgissait devant tes yeuxL’obscénité de mes fantômes.
Des soirs orageux et malsainsJe pompais les langueurs perfidesQue j’aggravais de mes fluides,Et je les dardais sur tes seins ;
Et toujours, aux heures funèbres,Vers ton lit, jusque sur ton drap,Rampait mon baiser scélératQui te cherchait dans les ténèbres.
Mais en vain naissaient sous tes pasMille embûches de circonstance,Tu raidissais ta résistanceEt tu ne te défendais pas ;
Tu triomphais près de ma trame,Comme un rosier près d’un crapaud ;Sentais-tu même à fleur de peauCe qui devait brûler ton âme ?
Restait la Curiosité :Elle eût beau siffler et se tordre ;À quoi bon ? Elle ne put mordreSur ta plate sérénité.
À bout de ruse et de souplesse,Ayant tout fait pour te damner,J’avais fini d’imaginerL’occasion de ta faiblesse.
Et honteux, confus, interdit,Mes venins rentrés dans leur gaineJ’étais là, ruminant ma haine,Lorsque la Nature m’a dit :
« Je revendique la conquêteDe ce bel être triomphantQui tient à la fois de l’enfant,Du végétal et de la bête…
Quand j’aurai mis mon ver tortuDans cette vierge au cœur de marbre,Comme le fruit tombe de l’arbre,Ainsi tombera sa vertu.
Moi, je te demande en partageDe commencer à la pourrir ;Toi, jusqu’à son jour de mourir,Tu la pourriras davantage… »
Ma foi ! fourbu, découragé,Ployant sous ma déconfiture,J’ai laissé faire la NatureEt c’est Elle qui m’a vengé !
Cela laisse la fille anxieuse, et pour cause,Car elle ose se dire : « Enfin ! qui sait ! pourtant !Au fond, la Nature et SatanC’est peut-être la même chose ! »
Versification
- Forme
- Strophes régulières
- Rimes
- 1(abcbac) 3(abba) 7(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (40 de 12, 6 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a Perversité / hôte féminine, classiqueb l’appelle / virginité masculine, équivalentec belle / encor féminine, non classiquec d’or / perdue féminine, classiqued faute / t’abuser masculine, classiquec entendue / entière masculine, non classiqued m’accuser / floraison féminine, classiquec blason / glacé masculine, non classiqued jarretière / l’innocence féminine, équivalentec d’adolescence / gazouillaient féminine, classiqued passé / naïve masculine, non classiquec mouillaient / maligne féminine, classiqued salive / pur masculine, classiquec vigne / poitrine féminine, classiqued mûr / l’ardeur masculine, non classiquec candeur / garder masculine, non classiqued narine / ingénue féminine, non classiquec nue / corrompre masculine, classiqued regarder / tenter féminine, classiquec s’entêter / prévoir masculine, classiqued l’interrompre / épreuve féminine, classiquec neuve / philtre masculine, classiqued pouvoir / jour féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 1.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources