L’abîme, 1886
La luxure
C’est l’âme du Péché, notre despote intime,Celle qui fait mentir tout homme également,Malgré sa maladresse ou son raffinementPour tramer une attaque ou consommer un crime.
Amalgame d’extase et de brutalité,Localisée au ventre encor moins qu’à la tête,Elle tient à la fois de l’Ange et de la BêteEt n’est jamais à bout de curiosité.
Ogresse de vertu que l’innocence attire,Mystique par les os, les fibres et les nerfs,Rêvant la volupté dans ses songes pervers,Comme autrefois les Saints ont rêvé le martyre !
Allongeant ses bras nus sans pouvoir rien saisir,Mangeant sans appétit et buvant sans ivresse,Elle voudrait toujours inventer la caresseEt métamorphoser le frisson du plaisir.
Elle nous asservit, nous courbe et nous recourbe,À part la conscience, elle prend l’homme entier,Et c’est elle qui fait de l’honneur un métier,Du cœur un histrion et du langage un fourbe.
Hélas ! pour nous donner le délice animal,Tout notre esprit chétif arque son impuissanceComme si dans ce rien qu’on nomme jouissanceIl visait l’inconnu de la Mort et du Mal !
C’est la consolatrice abominable et fausseDe tous les affamés de voir et de sentir,Et qui voudraient, plutôt que de s’anéantir,Mêler le cauchemar au sommeil de la fosse.
Comme un sondeur têtu qui passerait ses joursÀ plonger dans un gouffre indéfiniment vide,Ainsi l’acharnement de cette pauvre AvideCreuse la passion qui s’enfouit toujours.
Maniaque des Sens, Nonne de la matière,Devant l’impureté sans cesse à deux genoux,Elle offre au Mauvais Dieu qui n’est pas mort pour nousSon vénéneux soupir en guise de prière.
La débauche est la sœur de l’ostentation,Mais qu’elle ait un complice ou reste solitaire,La Luxure hypocrite est fille du mystèreEt s’accroche en cachette à sa tentation.
Pratiquant sur la peau, de l’orteil à la nuque,Le labour infécond de ses savants baisers,Elle garde aux tissus spongieux et rosésLe fouillement crispé de sa caresse eunuque.
Et seule, avec des mots et des regards tremblés,Suante et repliée en torsion visqueuse,Elle évoque longtemps l’introuvable muqueuseQui hante ses désirs à jamais incomblés.
Les confessionnaux lui servent de repaire,Et sous l’ombre des Christs et des Chemins de croix,Elle suit à travers ses chuchotements froidsLa dépravation que son astuce opère.
Son vœu le plus choyé dans ses quintes d’orgueilEt quand elle a trouvé l’être qui la secondeSerait de posséder pendant une secondeL’ubiquité des mains, de la bouche et de l’œil
Pour aspirer d’un trait comme une seule essenceLes charmes de l’aspect et de l’attouchement,Et pour désaltérer dans un abreuvementLes innombrables soifs de sa concupiscence.
Quand elle a la jeunesse et l’éclat passagerD’un cuir frais modelant une souple ossature,Souvent sa vanité nuit à son impostureEt sa séduction dénonce le danger.
Mais quand elle n’a rien pour lui rendre service,Plus rien que la vieillesse ou la difformité,Elle trouve un manteau dans sa caducitéEt sa laideur devient le masque de son vice.
Alors, pour le cœur pur, téméraire et flottant,Cette vieille à l’œil fixe et froide comme un marbreEst ce qu’est la vipère errant au pied d’un arbrePour l’oiseau hasardeux qui chante en voletant.
Que de luxurieux qui font les bons apôtres ?Toute virginité cache un mauvais frisson,Et souvent la candeur n’est qu’un rose hameçonDevant mieux amorcer la luxure des autres.
Elle joue à son gré le flegme et la stupeur,Sait ravaler la honte aussi bien que la haine,Et n’hésite jamais quand son besoin l’entraîneÀ marcher sur l’amour, l’avarice et la peur.
Parfois cette barbare, en ses cruautés vaines,Imagine au milieu de l’ombre et du secretUn corps adolescent qui se convulseraitEn pleurant sur les draps les larmes de ses veines.
Et toujours ce grand sphinx enverminé d’ennui,Moitié dans un cloaque et moitié dans la nue,Cherche le cri nouveau sur la bouche inconnueEt la forme d’hier dans celle d’aujourd’hui.
Mais sa rage, à la fin, languit dans le marasme,Car elle sent venir la torture et la mortÀ travers le vertige affreux de son remordQui demeure infini dans le néant du spasme.
Cependant que, rebelle à toute pureté,La chair souille l’enfant de son murmure infâme,Et dans les yeux navrés de l’homme et de la femmeAllume son enfer à perpétuité.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[abba] 1[abab] 3[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a intime / crime féminine, classiqueb également / raffinement masculine, non classiquea brutalité / Bête féminine, classiqueb tête / curiosité masculine, classiquea attire / nerfs masculine, classiqueb pervers / martyre féminine, classiquea saisir / ivresse masculine, classiqueb caresse / entier féminine, classiquec plaisir / recourbe masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 1.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources