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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’abîme, 1886

Les deux solitaires

Maurice Rollinat· strophes régulières, octosyllabes, 138 vers

« Je sais que depuis des annéesVous habitez un vieux manoirQui se dresse lugubre et noirSur des landes abandonnées ;

Vous y vivez sans chat ni chien.N’ayant pour toute galerieQue votre conscience aigrieQui suppute et qui se souvient.

Mais dans l’étrange solitudeOù le dégoût vous a conduit,L’appréhension vous enduit,Et vous mâchez l’inquiétude.

Vous portez un poids journalierSur vos veilles et sur vos sommes,Et vous n’aviez pas chez les hommesCe malaise particulier.

Par ces grands espaces morosesOù vous confrontez en rêvantVotre figure de vivantAvec la figure des choses.

Il vous vient une impressionTrès vague, et qui pourtant vous gêneÀ mesure qu’elle s’enchaîneÀ votre méditation.

Il vous faut la lumière énorme,Le plein midi vivace et druEmbrasant avec son jour cruLe bruit, la couleur et la forme ;

Sinon plus de sécurité,Le fantastique vous harponne :La Nature ne vous est bonneQu’à travers sa diurnité.

Quant à la Nuit, elle vous poisseDe son trouble toujours nouveau ;Et, dés le soir, votre cerveauEst opprimé par une angoisse.

Votre cœur ne peut pas dompterSon battement qui s’accélèreQuand le soleil caniculaireSe dispose à s’ensanglanter.

Pendant qu’il drape les montagnesDans la pourpre de son trépas,Vous surveillez devant vos pasL’assombrissement des campagnes.

Alors, au creux de tel vallon,En côtoyant telle ravine,Vous avez l’oreille plus fine,Votre regard devient plus long ;

Au froidissement des haleines,À la décadence des sons,Au je ne sais quoi des frissonsSur les hauteurs et dans les plaines,

Vous mesurez par le cheminL’invasion du crépuscule,Et dès que le hibou circuleLe cauchemar vous prend la main.

La rentrée augmente vos craintesQui métamorphosent d’un coupVotre escalier en casse-cou,Vos corridors en labyrinthes ;

Et puis dans votre appartement,Dont le calme fait les magies,Vous allumez plusieurs bougiesPour rassurer votre tourment ;

Or, cette précaution mêmeAjoute encore à votre effroi,Car vous songez trop au pourquoiDe l’illumination blême.

Maintenant sous le plafond brun,Tous ces flambeaux de cire viergeOnt la solennité du ciergeQui brûle au chevet du défunt ;

La raison froide qui dissèqueVous quitte pour le ténébreux,Et vous trouvez louche et scabreuxL’abord de la bibliothèque.

À cette funèbre clartéMaint livre derrière sa vitre,Vous déconcerte par son titreÉvocateur d’étrangeté ;

Un saisissement plein d’épinglesVous prend les tempes et le dos ;Vous épiez si vos rideauxNe s’écartent pas sur leurs tringles.

Attendez donc ! Ce n’est pas tout…Et cette vermineuse horlogeDont le tac tac tac tac se logeDans tel vieux meuble on ne sait où…

Vous ne pouvez tenir en place,Et vous vous possédez si peuQue vous jouez ce mauvais jeuDe vous regarder dans la glace.

Un bruit monte et descend ; celaEst sournois, confus, marche, cause…Vous pourriez en savoir la cause :Mais jamais en ce moment-là,

Ni des caveaux pleins de cloportes,Ni des greniers pleins de souris,N’est-ce pas que pour aucun prixVous n’entre-bâilleriez les portes ?

Vous perdez ces troubles obscurs,Votre faiblesse les retrouve,Et par degrés l’horreur qui couveÉclate entre vos quatre murs,

Entre vos quatre murs livides,Qui pour vous contiennent alorsLes ténèbres de l’au dehorsEt l’inconnu des chambres vides !…

Hein ? Suis-je diagnostiqueurDe votre nocturne supplice ?Je vous ai raillé sans malice,Et je vous plains de tout mon cœur.

Pour moi qui ramène le songeÀ sa stricte irréalité,La nuit n’est qu’une véritéOù l’on veut trouver du mensonge.

Donc, en mon gîte qui se rongeDe silence et de vétusté,Ma veille avec tranquillitéJusqu’après minuit se prolonge. »

— « Eh bien ! ne parlez pas si haut !Qu’un seul frisson prenne en défautVotre incrédulité savante,

Vous sentirez avec stupeurQue vous avez peur d’avoir peur !…D’ailleurs vous savez l’épouvante.

Votre effroi, vous l’avouerez bien,S’est dénoncé par la peintureQue vous avez faite du mien ;Oui ! vous partagez ma torture.

Allons ! trêve au raisonnementDu respect humain qui vous ment,Et criez à qui vous écouteL’humilité de votre doute,

Puisque cette peur qui vous mordEst l’hommage le plus intimeQue vous puissiez rendre à l’abîmeDe l’Existence et de la Mort ! »

Versification

Forme
Strophes régulières
Rimes
24(abba)
Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a années / abandonnées masculine, classiqueb manoir / noir féminine, classiquea chien / souvient masculine, classiqueb galerie / aigrie féminine, classiquea solitude / l’inquiétude masculine, non classiqueb conduit / enduit féminine, classiquea journalier / particulier masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea moroses / choses masculine, classiqueb rêvant / vivant féminine, classiquea impression / méditation masculine, classiqueb gêne / s’enchaîne féminine, classiquea énorme / forme masculine, classiqueb dru / cru féminine, classiquea sécurité / diurnité masculine, classiqueb harponne / bonne féminine, classiquea poisse / angoisse masculine, classiqueb nouveau / cerveau féminine, classiquea dompter / s’ensanglanter masculine, classiqueb s’accélère / caniculaire féminine, classiquea montagnes / campagnes masculine, classiqueb trépas / pas féminine, classiquea vallon / long masculine, classiqueb ravine / fine féminine, classiquea haleines / plaines masculine, classiqueb sons / frissons féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb crépuscule / circule féminine, classiquea craintes / labyrinthes masculine, classiqueb coup / cou féminine, classiquea appartement / tourment masculine, non classiqueb magies / bougies féminine, classiquea même / blême masculine, classiqueb effroi / pourquoi féminine, classiquea brun / défunt masculine, non classiqueb vierge / cierge féminine, classiquea dissèque / bibliothèque masculine, classiqueb ténébreux / scabreux féminine, classiquea clarté / d’étrangeté masculine, classiqueb vitre / titre féminine, classiquea d’épingles / tringles masculine, classiqueb dos / rideaux féminine, classiquea tout / où masculine, classiqueb horloge / loge féminine, classiquea place / glace masculine, non classiqueb peu / jeu féminine, classiquea cela / là masculine, classiqueb cause féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’abîme, Paris, G.CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1886· numérisation wikisource.org· Sources