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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

La vieille hache

Maurice Rollinat· sonnet non classique, octosyllabes, 54 vers

Le fer et le manche lépreux,Au coin de la muraille où pousseLe champignon avec la mousse,Elle moisit d’un air affreux.

Soudain, en ce caveau qui grouilleDe légumes et de tessons,La hache, entre deux limaçons,Parle en ces termes à la rouille :

– Je suis bien hideuse, et ma foi !Pauvre malheureuse cognéeJe souhaite que l’araignéeNe travaille ici que pour moi !

Me quitteras-tu, cancer jaune,Où dois-je à perpétuitéEn cette humide obscuritéRester ta pâture et ton trône ?

C’est pourtant un diable du ferQui conçut et finit ma forme :Je le revois sous l’ombre énormeDu grand soufflet de son enfer !

Dos, lame et flancs, j’étais si nue,D’un si pur métal gris et bleuAu fil mince comme un cheveu…Que mon aspect glaçait la vue.

Quand il fallait me repasserL’homme ne faisait pas la moue,Pas plus tôt en branle la roueQu’elle avait fini de grincer !…

Aussi, quand je quittais la meule,Il disait en s’émerveillant :« Ce que c’est ! Déjà, quel taillant !« Elle va couper toute seule ! »

Ah ! oui ! l’aiguisage était prompt…Et j’étais sûre de mon rôle,Lorsque je partais sur l’épauleDe mon maître, le bûcheron.

Alors, m’en allant au massacreDu vieux chêne ou du grand bouleau,Je renvoyais tout comme l’eauDes reflets d’ardoise et de nacre

Je tranchais si bien qu’en deux coupsJ’abattais les plus fortes branches,Je faisais des entailles franchesDans le cœur des buis et des houx.

Et, parce que tu m’as mangée,Peu d’abord, et puis, toujours plus,Parmi ces poinçons vermoulusJe reste là dévisagée,

Dans un souterrain plein d’effrois,Avec des êtres lents et froidsTraînant un corps d’ombre et de marbre :

Ton acharnement me confond !Qu’es-tu donc ? – La rouille répond :– Je suis la vengeance de l’arbre.

Versification

Forme
Sonnet non classique (sonnet)
Rimes
abba cddc eef ggf
Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a lépreux / affreux féminine, classiqueb pousse / mousse masculine, classiquea grouille / rouille masculine, classiqueb tessons / limaçons féminine, classiquea foi / cognée masculine, classiqueb l’araignée / perpétuité féminine, classiquec moi / jaune masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources